Le fas­cisme qui vient

Osons le dire, cette inter­view ne déno­te­rait pas dans les colon­nes de Netoyens!. Elle évo­que en effet et avec talent un ensem­ble de thè­mes qu’on ne traite que trop peu par ailleurs. Évo­quons notam­ment l’urgence de l’éla­bo­ra­tion d’un nou­veau para­digme tant l’actuel décline sous nos yeux de manière for­ce­née et délé­tère; les émeu­tes de décem­bre 2008 en Grèce mais sans pour autant laver notre honte d’avoir autant fes­toyé quand on nous appe­lait si fort au sou­tien; l’aspect si cru­cial de la sou­ve­rai­neté quand il s’agit de nom­mer, de dési­gner, de défi­nir et, par­tant, d’éta­blir les agen­das poli­ti­ques.

Sur ce der­nier sujet, l’auteur ne prend pas quant à lui le ris­que de con­fon­dre sou­ve­rai­neté et natio­na­lisme con­trai­re­ment à un José Bové qu’on décou­vre en proie aux trou­bles de la mémoire, la tête dans le gui­don des vieilles urgen­ces élec­to­ra­les. Comme nous il est de lon­gue date le défen­seur de cette sou­ve­rai­neté ali­men­taire qui fait tant défaut à nom­bre de natio­naux des pays d’Afri­que et de bien d’autres peu­ples encore. On croyait pour­tant avoir bien com­pris, depuis Han­nah Arendt, que le péril ne vient pas tant des nations que des États qui les con­trô­lent de sur­croît quand ils se cons­ti­tuent en un État dans l’État (ex. le nucléaire en France) ou en un État poli­cier, comme ce fut le cas dans toute l’Europe de la fin des années 30.

Cette sou­ve­rai­neté ou plu­tôt sa mise sous tutelle par une oli­gar­chie mal­fai­sante, c’est bien ce qui sem­ble avoir motivé le com­bat “ MAM vs Sarko “ sur lequel nous a éclairé le jour­nal en ligne Rue89.com récem­ment [1]. La minis­tre de l’inté­rieur en titre a mené la bataille pour une police à la mode chi­ra­quienne en con­cur­rence avec celle mise en place par son rival depuis vic­to­rieux. Elle aussi a perdu. Tant et si bien que l’on peut déjà pré­dire à la minis­tre une fin de car­rière poli­ti­que pro­che. Julien Cou­pat en aura fait les frais. Il a bien été libéré mais tant qu’un non-lieu n’aura pas été pro­noncé par la jus­tice, il y a fort à parier qu’il sera main­tenu sous un con­trôle judi­ciaire étroit.

Mon­sieur Sar­kozy en pro­fite donc pour repren­dre en main l’Inté­rieur depuis l’Ély­sée au béné­fice d’une allo­cu­tion aux tona­li­tés sécu­ri­tai­res clas­si­ques qui ne trom­pera per­sonne à la veille d’une élec­tion. Sans frein désor­mais, il se relance dans une bien curieuse guerre de police qui ris­que de sour­dre encore pour se livrer sans ver­go­gne sur le nou­veau champ de bataille qu’est l’action de police pré­ven­tive. Elle com­mence par faire ficher tous les citoyens y com­pris les plus jeu­nes, dès qu’ils sont sco­la­ri­sés et même, peut-être bien, avant [2]. Elle s’accom­plit dans l’arres­ta­tion manu mili­tari d’inno­cents ou, quoiqu’il arrive, de pré­su­més inno­cents.

Cette nou­velle doc­trine poli­cière emprunte à la logi­que de la guerre pré­ven­tive ini­tiée par les États-Unis sous la gou­verne du déjà pres­que oublié Dobeu­lYou et de sa cli­que néo­cons. On en voit les effets désas­treux en Irak et en Afgha­nis­tan où s’englue­ront Obama et l’oba­ma­nia. Ce n’est pas non plus sans nous faire pen­ser à une sorte de Mino­rity Report, à la fran­çaise cette fois. Ici, dif­fé­rents clans cons­ti­tués d’une poi­gnée de gens illu­mi­nés et con­vain­cus d’être en charge de notre petit monde, bien à l’abris au sein des arca­nes d’un pou­voir désor­mais con­cen­tré et bien­tôt retran­ché au som­met de l’État, seraient en train de se livrer à une com­pé­ti­tion affo­lée. En proie au délire scien­tiste, les nou­vel­les tech­no­lo­gies - les bio, les nano­tech­no­lo­gies et cel­les de l’infor­ma­tion - devien­nent pour eux le seul espoir de se main­te­nir puis­sants quand tout com­mence à leur échap­per. C’est bien plus là qu’à Tar­nac ou ailleurs que le ter­ro­risme se fomente pour se faire réel­le­ment dan­ge­reux pour tout un cha­cun.

Dans son édi­tion du 23 avril, l’heb­do­ma­daire Poli­tis nous livrait une inter­view impor­tante de Michella Mar­zano, cher­cheuse au CNRS à pro­pos de son der­nier ouvrage “Le Fas­cisme, un encom­brant retour” [3], une ana­lyse de la gou­ver­nance ita­lienne et fran­çaise actuelle com­pa­rée à celle de l’ita­lie de Mus­so­lini. Outre le men­songe en toute occa­sion qui les carac­té­rise au point d’enle­ver toute valeur à la parole poli­ti­que, nous retien­drons les carac­té­ris­ti­ques com­mu­nes entre le fas­cisme du passé et celui qui est en mar­che pour tra­vailler à la con­fu­sion de l’espace public et du domaine privé. D’un coté les hom­mes publics se répan­dent dans la fange de la presse peo­ple emme­nant avec eux leur famille et leur vie pri­vée dans l’objec­tif de créer une diver­sion tan­dis que, par ailleurs, l’idéo­lo­gie néo­li­bé­rale con­ti­nue depuis 30 ans ses bas­ses oeu­vres de pri­va­ti­sa­tion des biens et des ser­vi­ces publics. Une fois la con­fu­sion éta­blie, le con­trôle est plus aisé et la démo­cra­tie bafouée par un régime devenu auto­ri­taire.

Un ou deux exem­ples tout de même démon­trant la dérive. Sur le répon­deur de La-bas si j’y suis, émis­sion de France Inter pro­duite et pré­sen­tée par Daniel Mer­met, un type racon­tait qu’il ne s’était pas passé 5 minu­tes avant que les flics ne débar­quent chez lui pour lui faire enle­ver une ban­de­role de son bal­con, une ban­de­role sur laquelle on pou­vait lire : “Sar­kozy : casse toi pau­vre con !”. Rien que de très banal de nos jours donc plu­tôt ano­din. Sans jus­ti­fi­ca­tion aucune, d’auto­rité pure et sim­ple, on lui a imposé de l’enle­ver et sous des mena­ces bêtes et méchan­tes, Il a du obtem­pé­rer. Par ailleurs, on sait ce qui est arrivé à ce prof de philo qui aurait dit trop haut ce que l’on pense tous : “Sar­kozy, je te vois”. Car en effet, nous ne le voyons que trop, en tout temps et en tout lieu, même quand il n’appa­raît pas et sur­tout, nous voyons où il veut en venir, nous le voyons venir.

Les glis­se­ments sont anciens, bien anté­rieurs à 2007, alors que le même était minis­tre de l’inté­rieur. Désor­mais nous som­mes entrés dans la zone de mon­tée en ten­sion. Même dans l’amné­sie, la situa­tion ne peut que se dur­cir : chro­ni­que en cours d’une tra­gé­die annon­cée. La seule réponse au fond est : il nous faut plus de démo­cra­tie, plus de liens, plus d’échan­ges, pour éclai­rer le vam­pire, pour évi­ter les piè­ges. Nous avons déjà écrit là-des­sus. De ce point de vue, le pro­jet Netoyens! est un pro­jet de son temps.

Dans ce pay­sage poli­ti­que amor­phe où les pou­voirs, débor­dés, décou­vrent l’oxy­da­tion de leurs roua­ges au point d’en oublier de faire cam­pa­gne élec­to­rale, ils devien­nent dan­ge­reux. C’est pour cela aussi, parce qu’elle en décrit bien la logi­que, l’ana­lyse de Cou­pat dénote mais, pour autant, elle ne détone pas. C’est pour cette rai­son, qu’en réa­lité, il n’y a rien en cette inter­view publiée dans Le Monde qui ne soit véri­ta­ble­ment dan­ge­reux, en retour, pour les pou­voirs en place à telle ensei­gne que c’est le fas­cisme qui vient… plu­tôt que l’insur­rec­tion.

L’insur­rec­tion qui se retient

À la ques­tion “Êtes-vous l’auteur du livre L’insur­rec­tion qui vient ?”, Cou­pat fina­le­ment répond : “Mal­heu­reu­se­ment, je ne suis pas l’auteur de L’insur­rec­tion qui vient et toute cette affaire devrait plu­tôt ache­ver de nous con­vain­cre du carac­tère essen­tiel­le­ment poli­cier de la fonc­tion auteur”. Il n’empê­che qu’en lisant cette inter­view on ne peut que se dire qu’il fait sans doute par­tie de ce Comité Invi­si­ble qui est l’auteur offi­ciel du livre, un comité qu’il faut désor­mais ima­gi­ner bien plus large qu’on ne le pense, un comité qui pour le moment ne peut que cons­ta­ter la mon­tée d’un néo-fas­cisme et une rete­nue cer­taine non pas dans le désir mais dans l’accom­plis­se­ment de la révolte.

Com­ment faire autre­ment, en effet, au milieu de cette misère et de cette peur entre­te­nue comme jadis aux romains à qui on se satis­fai­sait de n’avoir à leur don­ner que du pain et des jeux ? Cette fois on sature les psy­chés non plus seu­le­ment de Valium, d’Ata­rax ou de Lexo­myl. On assène des for­mu­les léni­fian­tes tel que “C’est que du bon­heur” à lon­gueur de jour­née sur tou­tes les ondes. On sert la zapo­ma­nia avec 500 chaî­nes de télé­vi­sion et au moins autant de radio. On charge la serin­gue des pro­gram­mes d’une bonne dose d’Euro­vi­sion de la chan­son annuelle, de fina­les de foot à n’en plus finir, de Grands Prix de for­mule 1 qui étour­di­raient plus d’un der­vi­che tour­neur, de tour­nois de ten­nis et de cour­ses cyclis­tes dont les acteurs sont tous pris le nez dans la pou­dre après la ligne d’arri­vée, de plus en plus avant… sans par­ler de tou­tes ces séries, tou­tes pareilles, tou­tes pro­dui­tes en série.

La France - et sans doute aussi, dans une moin­dre mesure, l’Europe  - se pré­pare donc à une abs­ten­tion mas­sive le 7 juin tan­dis qu’elle a com­mencé à appren­dre l’abs­ti­nence. Abs­ti­nence, sans doute pour faire des éco­no­mies et se pré­pa­rer au choc éco­no­mi­que et social qui vient, cli­ma­ti­que et éco­lo­gi­que aussi. Le mil­lion de chô­meurs en plus à la fin de l’année 2009 est main­te­nant bien pro­ba­ble. Le déclin du sys­tème s’emballe et pro­met d’empor­ter les régi­mes pseudo démo­cra­ti­ques, la civi­li­sa­tion occi­den­tale et le capi­ta­lisme qui domine encore le monde, avec, dans la même eau usée. En con­sé­quence, deux cho­ses s’impo­sent.

La pre­mière, c’est cette ana­lyse sans con­ces­sion, brillante et éru­dite qui devrait avec d’autres faire réfé­rence. Elle ne brûle pas les éta­pes mais s’avance suf­fi­sam­ment pour se cons­ti­tuer en une alerte fon­dée et con­sis­tante. Sauf à aller à Tar­nac, comme notre col­lè­gue épi­cier nous y invite dans son inter­view, en revan­che point de pro­po­si­tions (encore ?)  pour demain. Elle pêche donc par défaut de pro­jec­tion dans l’ave­nir. Le poten­tiel cepen­dant est là et bien là et pour un peu il ren­drait obso­lète la tota­lité des pro­fes­sions de foi en lice pour les tou­tes pro­chai­nes élec­tions euro­péen­nes. Mais quel­que chose man­que. Et main­te­nant, on fait com­ment ?

La deuxième est qu’il va nous fal­loir du cou­rage, beau­coup de cou­rage. Là-des­sus nous som­mes nom­breux à être d’accord. Du cou­rage nous en trou­ve­rons, qui peut en dou­ter ? Du cou­rage d’abord pour ne pas lais­ser aller plus long­temps la dérive fas­ciste. Du cou­rage aussi pour libé­rer nos for­ces créa­ti­ves, modes­tes et génia­les, et les met­tre au ser­vice de la res­tau­ra­tion du com­mun. Pour cela, la démo­cra­tie est la seule voie. La démo­cra­tie non pas res­tau­rée cette fois mais réin­ven­tée. C’est la seule stra­té­gie per­met­tant l’éla­bo­ra­tion d’un nou­veau para­digme et le con­trôle des agen­das poli­ti­ques reti­rés des mains des tyrans.



(*) nous la repro­dui­sons in extenso dans un tiré à part du numéro 2 de l’édi­tion impri­ma­ble de Netoyens.
[1] Cou­pat, l’ultra­gau­che et la poli­ti­sa­tion du ren­sei­gne­ment Par Anto­nin Gré­goire, uni­ver­si­taire | 11/05/2009 | Rue89.com

[2] Récem­ment, en effet, j’ai vu dans une mater­nité un pho­to­gra­phe venir dans les cham­bres offrir ses ser­vi­ces. Équipé d’une blouse blan­che et d’un badge de “pro­fes­sion­nel” qui ne disait rien sur son employeur, il a com­mencé par rem­plir tout un for­mu­laire pre­nant nom, pré­nom, taille, poids, adresse, numéro de télé­phone et on ne sait quel­les autres infor­ma­tions que l’on peut déduire dès lors que l’on est en con­tact avec les famil­les et que l’on est en mesure de faire pren­dre tou­tes les poses pour des pho­to­gra­phies sous tou­tes les cou­tu­res. De quoi ali­men­ter une belle parano.

[3] LE FAS­CISME, Un encom­brant retour - Mar­zano Michela - Édi­tions Larousse
Le fas­cisme nous menace-t-il encore ? Peut-on encore limi­ter l’emploi de ce terme à un mou­ve­ment poli­ti­que carac­té­risé par une sou­ve­rai­neté illi­mi­tée du diri­geant, une pas­sion pour la guerre et une société fon­dée sur l’exclu­sion vio­lente ? Cet essai ana­lyse, d’un point de vue phi­lo­so­phi­que, un cer­tain nom­bre de traits de notre société con­tem­po­raine (du culte de la per­son­na­lité des lea­ders aux poli­ti­ques sécu­ri­tai­res, en pas­sant par les dis­cours xéno­pho­bes ou la ques­tion de la « pri­va­ti­sa­tion de l’espace public » et la « publi­ci­sa­tion de l’espace privé ») qui sou­lè­vent bien des inter­ro­ga­tions sur l’évo­lu­tion de nos démo­cra­ties média­ti­ques.