Qu’est-ce que la gau­che ?

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Nuit du 4 août 1789 - abo­li­tion des pri­vi­lè­ges

Le terme est né en France, quand les oppo­sants au féo­da­lisme s’assi­rent à gau­che et les con­ser­va­teurs à droite de l’hémi­cy­cle. La prin­ci­pale reven­di­ca­tion était l’abo­li­tion des pri­vi­lè­ges de la noblesse et du clergé. Celle ci fut votée par une assem­blée majo­ri­tai­re­ment de droite, sous la pres­sion de révol­tes popu­lai­res dépas­sant les moyens de répres­sion de l’épo­que, le 4 août 1789.

La gau­che s’est défi­nie par son oppo­si­tion aux pri­vi­lè­ges, et la droite par son atta­che­ment aux sau­veurs suprê­mes, aux césars et aux tri­buns. L’éty­mo­lo­gie four­nit ainsi en axiome une défi­ni­tion “uni­ver­selle” de la droite et de la gau­che, sans eth­no­cen­trisme ni chro­no­cen­trisme. His­to­ri­que­ment, le libé­ra­lisme phi­lo­so­phi­que n’est pas de droite, et une Nomenk­la­tura n’est pas de gau­che. Le cli­vage n’a rien de nou­veau : la droite veut des hom­mes pro­vi­den­tiels, des rois et des chefs, des délé­gués et des patrons, des gui­des et des füh­rers, et leur con­cède bien volon­tiers les pri­vi­lè­ges de leur émi­nence puta­tive, et la gau­che veut une réelle démo­cra­tie (Polis-tikès). Leurs cor­pus res­pec­tifs oppo­sent deux modè­les ‘orga­ni­sa­tions : l’idéo­lo­gie de droite est celle des pyra­mi­des hié­rar­chi­ques, et l’idéo­lo­gie de gau­che celle des orga­ni­sa­tions en réseaux.

Par­tis de gau­che : pour aller où ?

Para­doxe, les “par­tis de gau­che” ne sont pas orga­ni­sés en réseaux, mais comme les par­tis de droite et les entre­pri­ses capi­ta­lis­tes, en pyra­mi­des ! Un “parti de gau­che” en ce début de mil­lé­naire, c’est une entre­prise qui vend un ser­vice : chan­ger la société. Ses recet­tes sont cons­ti­tuées de con­tri­bu­tions moné­tai­res et béné­vo­les, et ses dépen­ses con­sis­tent en actions de lob­bying poli­ti­que. Son orga­ni­sa­tion est ver­ti­cale, pyra­mi­dale. Elle com­prend une dizaine d’éche­lons hié­rar­chi­ques basés le plus sou­vent sur des décou­pa­ges admi­nis­tra­tifs suc­ces­sifs cha­peau­tés de mul­ti­ples ins­tan­ces de direc­tion con­cen­tri­ques. Comme dans tou­tes les entre­pri­ses basées sur ce modèle typi­que du dix-neu­vième siè­cle, l’infor­ma­tion ne cir­cule pas ou très mal, les outils sont ina­dap­tés aux objec­tifs, le cli­mat social est effroya­ble, et la pro­duc­ti­vité glo­bale est affli­geante.

Natu­rel­le­ment, en ter­mes d’image et de cré­di­bi­lité, un “parti de gau­che” fonc­tion­nant avec plus de hié­rar­chies inter­nes réel­les qu’une entre­prise comme Goo­gle devient de plus en plus dif­fi­cile à ven­dre à ses élec­teurs poten­tiels. Leur désaf­fec­tion n’est donc pas liée à un taris­se­ment de la demande mais à une ina­dé­qua­tion de l’offre, con­dui­sant à une ren­ta­bi­lité néga­tive de l’inves­tis­se­ment mili­tant glo­bal dans les prin­ci­paux par­tis “de gau­che” du mar­ché : en quel­ques décen­nies, la part des reve­nus du tra­vail dans le PIB a con­si­dé­ra­ble­ment dimi­nué au pro­fit des reve­nus du capi­tal.

Dans leurs for­mes actuel­les, les orga­ni­sa­tions “de gau­che” échouent à oppo­ser à la glo­ba­li­sa­tion du sec­teur mer­can­tile une glo­ba­li­sa­tion des alter­na­ti­ves démo­cra­ti­ques. Selon un son­dage, plus de huit per­son­nes sur dix pen­sent pour­tant “que notre société est mau­vaise, et doit chan­ger”. Mais comme la quasi-tota­lité de l’offre des par­tis, syn­di­cats, et asso­cia­tions “de gau­che” repose sur un modèle d’orga­ni­sa­tion de droite [1] que les entre­pri­ses capi­ta­lis­tes elles-mêmes n’adop­tent plus en l’état, cette majo­rité ne con­court que de manière de plus en plus mar­gi­nale à la demande rési­duelle pour ce qui nous sert de gau­che poli­ti­que aujourd’hui.

La démo­cra­tie directe : un resi­zing

Le mar­ke­ting ne peut enrayer une telle crise : des restruc­tu­ra­tions majeu­res s’impo­sent. Goo­gle a trois niveaux hié­rar­chi­ques, plus un qua­trième qui décide : les action­nai­res. Aux par­tis de gau­che et aux entre­pri­ses avi­sées d’adop­ter un modèle encore plus pro­duc­tif en allant au bout du resi­zing [2] : aucun éche­lon hié­rar­chi­que. L’absence de hié­rar­chie ne vise pas seu­le­ment l’éco­no­mie de dépen­ses impro­duc­ti­ves, voire con­tre-pro­duc­ti­ves, mais aussi et sur­tout la meilleure capi­ta­li­sa­tion de l’intel­li­gence col­lec­tive. Un resi­zing com­plet équi­vaut au con­cept poli­ti­que de démo­cra­tie directe [3].

Des ter­gi­ver­sa­tions et des obs­ta­cles sont pré­vi­si­bles, car les éche­lons hié­rar­chi­ques jouent un rôle con­ser­va­teur bien connu des socio­lo­gues des orga­ni­sa­tions et désor­mais des élec­teurs. Les solu­tions sont con­nues elles aussi, pour l’essen­tiel, depuis des mil­lé­nai­res : évi­ter toute délé­ga­tion de pou­voir, user de tira­ges aux sort, de man­dats non renou­ve­la­bles, impé­ra­tifs, non cumu­la­bles, déve­lop­per métho­des et outils hori­zon­taux d’éla­bo­ra­tion de tex­tes col­lec­tifs et de prise de déci­sions (opé­ra­tion­nels même à plu­sieurs mil­liards), se doter d’ins­tan­ces exé­cu­ti­ves, d’arbi­trage, et de con­tre-pou­voirs indé­pen­dan­tes et à zéro niveaux hié­rar­chi­ques, … et expé­ri­men­ter tout ça et plus encore ici et main­te­nant.

Poli­ti­que­ment, quel­ques ersatz ont suf­fit à Royal pour court-cir­cui­ter l’élé­phan­te­rie du PS, à Obama pour dou­bler Hil­lary, ou à Besan­ce­not pour pas­ser en vedette amé­ri­caine chez Dru­cker. La démo­cra­tie directe par­tout, au parti comme à l’entre­prise, repré­sente donc bien une énorme demande qui reste insa­tis­faite, reniée, édul­co­rée, sans cesse ins­tru­men­ta­li­sée et pour­tant tou­jours mas­quée au débat public [4]. Voilà l’élé­ment sys­té­mi­que de la crise d’une gau­che qui s’étonne de demeu­rer poli­ti­que­ment mino­ri­taire quand elle est socio­lo­gi­que­ment ultra-majo­ri­taire.

Bra­vi­tude par­ti­ci­pa­tive ou démo­cra­tie directe ?

Asso­ciée peu ou prou au “monar­chisme d’entre­prise” con­sub­stan­tiel des dog­mes réac­tion­nai­res, la “démo­cra­tie” repré­sen­ta­tive devient inven­da­ble [5]. C’est pour­quoi les mou­ve­ments de con­cen­tra­tion, O.P.A., gran­des allian­ces, et petits arran­ge­ments entre “par­tis de gau­che” ne frei­nent guère leurs déclins. Quel­ques “bra­vi­tu­des par­ti­ci­pa­ti­ves” peu­vent-elles suf­fire à rache­ter une gau­che Canada-Dry noyée dans un verre de Vichy ?

Le remède à la crise des “par­tis de gau­che” n’est-il pas plu­tôt d’y reve­nir ? (à gau­che, au sens rap­pelé en intro­duc­tion) 2002, 2005, 2007, tou­tes les gran­des étu­des de mar­ché récen­tes le con­firme : désor­mais, pour con­vain­cre d’adhé­rer à leur con­cept d’entre­prise, il ne suf­fit plus aux orga­ni­sa­tions de gau­che de ven­dre sur cata­lo­gue une démo­cra­tie livra­ble au chant du coq le matin du grand soir. Elle doi­vent avoir le pro­duit en stock, et le met­tre en rayons [6].

Minga, 2008

Notes

[1] “Le pou­voir poli­ti­que, à pro­pre­ment par­ler, est le pou­voir orga­nisé d’une classe pour l’oppres­sion d’une autre.(Karl Marx - Le Mani­feste du Parti Com­mu­niste - II Pro­lé­tai­res et com­mu­nis­tes).

[2] Resi­zing : réor­ga­ni­sa­tion d’une entre­prise par la sup­pres­sion des éche­lons hié­rar­chi­ques inu­ti­les. A ne pas con­fon­dre avec le down­si­zing, qui est la réduc­tion de la taille et/ou du péri­mè­tre d’acti­vité pour aug­men­ter la ren­ta­bi­lité finan­cière de ce qui reste.

[3] Démo­cra­tie directe : c’est un pléo­nasme, car éty­mo­lo­gi­que­ment la démo­cra­tie est directe ou n’est pas.

[4] Sur les con­fis­ca­tions du débat démo­cra­ti­que, voir aussi “Cri­ti­que de la démo­sco­pie, du débat démo­cra­ti­que con­fis­qué par son pro­pre spec­ta­cle” (Yan­nis You­loun­tas, La gout­tière, 2007), dont les prin­ci­pa­les pages sont lisi­bles sur : www.you­loun­tas.net.

[5] Démo­cra­tie “repré­sen­ta­tive” : voir bro­chure “Som­mes-nous en démo­cra­tie ?”, à télé­char­ger sur www.les-ren­sei­gne­ments-gene­reux.org.

[6] “Le média, c’est le mes­sage”, dit Mac Luhan. De la même façon (mais cela s’appli­que aux qua­tre pou­voirs défi­nis par Toc­que­ville et non plus seu­le­ment au qua­trième), l’orga­ni­sa­tion, c’est le pro­jet. L’orga­ni­sa­tion et son pro­jet per­dent toute cré­di­bi­lité lorsqu’ils s’oppo­sent.