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« On ne peut pas se bai­gner deux fois dans le même fleuve. »  (suite)
[ Pour une « méta­phy­si­que du hasard » ]

Reve­nons au texte mis en intro­duc­tion de cet écrit (extrait) : « La croyance fon­da­men­tale des méta­phy­si­ciens c’est l’idée de l’oppo­si­tion des valeurs. […] De plus, il serait encore pos­si­ble que ce qui cons­ti­tue la valeur de ces cho­ses bon­nes et révé­rées con­sis­tât pré­ci­sé­ment en ceci qu’elles sont paren­tes, liées et enche­vê­trées d’insi­dieuse façon et peut-être même iden­ti­ques à ces cho­ses mau­vai­ses, d’appa­rence con­tra­dic­toi­res. » (Par delà le bien et le mal - Cha­pi­tre I. Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes - § 2. - NDLR : je sou­li­gne.)

Dans le frag­ment 124, Héra­clite exprime l’idée que « ce monde, qui est le plus beau de tous, n’est qu’un amas de cho­ses jetées au hasard. Là encore, il est ques­tion de la soli­da­rité des con­trai­res : ce hasard selon lequel les cho­ses sont jetées pro­duit la plus belle har­mo­nie, le plus bel ordre (kos­mos). » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 246). Com­ment ne pas son­ger, en lisant ceci, aux tra­vaux des cher­cheurs en phy­si­que quan­ti­que, tra­vaux pour les­quels aucune véri­ta­ble for­ma­li­sa­tion logi­que cohé­rente pour leur sujet d’étude n’a encore été éla­bo­rée (hor­mis les ten­ta­ti­ves de for­ma­li­sa­tion mathé­ma­ti­que de Sté­phane Lupasco).
L’emploi du mot hasard nous ren­voie aussi – via Empé­do­cle - du côté des ato­mis­tes qui, à la suite de Leu­cippe et de Démo­crite, ont déve­loppé une méta­phy­si­que alter­na­tive : « Le désor­dre ini­tial de Démo­crite peut faire son­ger au « chaos molé­cu­laire » de Boltz­mann, qui, dans sa théo­rie des gaz par­faits, admet­tait « comme une sim­ple évi­dence que dans la situa­tion de départ, posi­tions et vites­ses des molé­cu­les sont répar­ties au hasard, avec l’hypo­thèse géné­rale d’indé­pen­dance de ces para­mè­tres deux à deux » – indé­pen­dance que, bien sûr, l’on trouve aussi chez Démo­crite. » (in Rémy Les­tienne – Le hasard créa­teur – cité par Mar­cel Con­che - La méta­phy­si­que du hasard).
« Démo­crite, omet la cause finale et ramène à la néces­sité tous les pro­cé­dés de la nature. Ils sont cer­tes néces­sai­res, mais ils répon­dent aussi à une cer­taine fin, à ce qui est meilleur dans cha­que cas. » (Aris­tote - Gén. An., V, 8, 789b, 3-5 – cité par Con­che).

« Démo­crite réduit la réa­lité à la Nature infi­nie. Il exclut toute trans­cen­dance. Mais il réduit la Nature infi­nie elle-même à l’Uni­vers, qui est le Tout. Le Tout ne peut être connu et, de ce point de vue, la Vérité est « dans l’abîme », inac­ces­si­ble, dit Démo­crite (Dio­gène Laërce IX, 72). […] Toute méta­phy­si­que est une méta­phy­si­que, non la seule pos­si­ble. La méta­phy­si­que du hasard est l’une des deux gran­des pos­si­bi­li­tés d’expli­ca­tion des cho­ses. Un croyant en Dieu peut très bien admet­tre le rôle du hasard dans tel ou tel domaine par­ti­cu­lier du réel – en bio­lo­gie, en phy­si­que, en astro­phy­si­que, en mathé­ma­ti­ques –, mais il ne peut admet­tre la méta­phy­si­que du hasard. » (Mar­cel Con­che – op. cit. - NDLR : je sou­li­gne).

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Reve­nons à Héra­clite et à l’héri­tage de sa pen­sée. En fait, et compte-tenu des dif­fi­cul­tés nom­breu­ses que l’on ren­con­tre en se con­fron­tant à sa vision du monde, de sa con­cep­tion du logos, des impli­ca­tions socia­les et poli­ti­ques que ces inter­ro­ga­tions du réel entraî­nent, on peut tout à la fois dire que la pen­sée du phi­lo­so­phe d’Éphèse, comme dit plus haut, a ins­piré de nom­breux pen­seurs ulté­rieurs, dans diver­ses éco­les – dont il est tou­jours bon de rap­pe­ler qu’elles ne sont pas si sépa­rées, voire adver­sai­res que ce qu’une cer­taine caté­go­ri­sa­tion sco­laire sim­pliste vou­drait faire croire -, mais on peut dire aussi, en défi­ni­tive, que les intui­tions les plus nova­tri­ces, tel­les que la pen­sée du flux et de la con­tra­riété se sont vite retrou­vées tron­quées et appa­rais­sent sous forme d’apo­ries impos­si­bles à résou­dre dans le cadre de la logi­que ini­tiée par, et issue de Par­mé­nide, qui donna nais­sance à près de vingt-cinq siè­cles d’ « onto-théo­lo­gie », comme Hei­deg­ger appelle ce cou­rant.
À l’ins­tar de Michel Onfray qui, dans ses cours à l’Uni­ver­sité popu­laire de Caen, ensei­gne une con­tre-his­toire de la phi­lo­so­phie, basée sur ce qu’il nomme le génie de l’hédo­nisme, en oppo­si­tion à toute l’his­toire offi­cielle – parce que vic­to­rieuse - de la phi­lo­so­phie, qui, dans une vision très nietz­schéenne – mais nous revien­drons sur ce point com­plexe -, serait l’his­toire d’une alliance objec­tive, et au tra­vers des siè­cles, de ceux que Nietz­sche nomme les con­temp­teurs du corps : pla­to­nisme, chris­tia­nisme…, il serait sans doute loi­si­ble et fruc­tueux de retra­cer sous forme généa­lo­gi­que ces points de bifur­ca­tion, mais aussi d’ancrage, les hypo­thè­ses pour­sui­vies et la vision du monde – notam­ment poli­ti­que – qu’elles entraî­nent dans leur sillage (cf. Hei­deg­ger et ses accoin­tan­ces avec le IIIème Reich), somme toute, la non-linéa­rité dans le pro­grès et le régrès de la pen­sée humaine.

Poli­ti­que donc éga­le­ment : Héra­clite dit que le lan­gage sépare. Or, cette sépa­ra­tion est aussi ins­ti­tuante, elle crée un cer­tain type de doxa, d’opi­nion com­mu­né­ment admise, d’où découle une forme ins­ti­tuée de nomos, de loi de la cité, cons­ti­tuante de la com­mu­nauté. Les cri­tè­res rete­nus lors de la sépa­ra­tion effec­tuée dans et par le lan­gage, cet écart entre être et paraî­tre, déter­mi­nent donc aussi la vie pra­ti­que de la cité. Héra­clite n’est pas un phi­lo­so­phe de la pure spé­cu­la­tion, mais, con­trai­re­ment à cer­tains pen­seurs plus tar­difs, on sent sa réflexion nour­rie dans un mou­ve­ment d’aller-retour avec les gran­des trans­for­ma­tions à l’œuvre dans l’orga­ni­sa­tion poli­ti­que des cités grec­ques.

Est-il d’ailleurs lieu de s’éton­ner qu’une pen­sée aussi anti-démo­cra­ti­que que celle de Pla­ton, qui exè­cre véri­ta­ble­ment la « popu­lace », qui méprise ceux qui émet­tent des théo­ries dif­fé­ren­tes des sien­nes, qui, dans cer­tains dia­lo­gues, ridi­cu­lise des cou­rants de pen­sée qui eus­sent mérité, ne serait-ce que pour faire une démons­tra­tion con­vain­cante, un peu de res­pect, ou, tout sim­ple­ment, de cou­rage (cf. le Phi­lèbe, où le débat – il est ques­tion ici du plai­sir - n’est vrai­ment pas à la hau­teur d’un sujet aussi impor­tant, et où le per­son­nage Socrate ne ren­con­tre aucun con­tra­dic­teur digne de ce nom), devons nous être sur­pris des cons­truc­tions poli­ti­ques éla­bo­rées par cet auteur ? Est-il outran­cier d’oser affir­mer un lien évi­dent entre les spé­cu­la­tions par­mé­ni­dien­nes chè­res à cet auteur et la rédac­tion d’un ouvrage comme La Répu­bli­que ? Ne doit-on pas, d’ailleurs, con­si­dé­rer celui-ci – et ses pro­lon­ge­ments par l’assi­mi­la­tion des tex­tes grecs accep­ta­bles au sein de la civi­li­sa­tion judéo-chré­tienne triom­phante -, comme le paran­gon de tous les tota­li­ta­ris­mes, et, notam­ment, celui auquel fût dévoué l’émi­nent pro­fes­seur de l’Uni­ver­sité de Fri­bourg-en-Bris­gau, cher aux dis­tin­gués « nietz­schéens » de salons pari­siens des années soixante ?

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[ Dun­kel­heit ]

Ce même homme qui, puisqu’on ne peut évi­ter d’en par­ler quand il est ques­tion d’Héra­clite, fit beau­coup pour ren­dre ce phi­lo­so­phe traî­nant der­rière lui, depuis long­temps déjà, une répu­ta­tion d’obs­cur, plus obs­cur encore !
De manière géné­rale, « […] Hei­deg­ger ne par­vient jamais à voir dans la cul­ture grec­que ni ce con­flit fon­da­men­tal entre l’être et l’appa­rence, ni la dimen­sion tra­gi­que de la sai­sie ima­gi­naire du monde par les Grecs. […] Non : pour les Grecs, l’être n’est pas pré­sence mais peras, déter­mi­na­tion ; et la pré­sence n’est qu’une moda­lité de la déter­mi­na­tion. » (Cas­to­ria­dis, op. cit. p. 262 – NDLR : je sou­li­gne.)
Nous avons rap­pelé au début de cet écrit l’impor­tance accor­dée dans l’ima­gi­naire grec à l’idée de chaos (cf. Hésiode, Homère, les tra­gi­ques…) sur lequel est bâti, selon eux, ce monde. Anaxi­man­dre pose l’apei­ron (indé­ter­miné- indé­ter­mi­na­ble) comme prin­cipe pri­mor­dial. Nous avons évo­qué rapi­de­ment Démo­crite, une pos­si­ble méta­phy­si­que du hasard (expres­sion de M. Con­che), son : « la Vérité est dans l’abîme ». Puis, nous avons signalé les rap­ports dif­fi­ci­les à décryp­ter entre hubris (déme­sure) et dike-adike (jus­tice et injus­tice). De tout ceci émerge une per­cep­tion du monde comme a-sensé (khaos de la phu­sei – nature) où l’homme, au tra­vers de sa praxis, de ses acti­vi­tés au sein du monde, de sa par­ti­ci­pa­tion au logos uni­ver­sel (et de sa recher­che : cf. Héra­clite, Frag. 101 « Je me suis exploré moi-même. »), par le biais de l’ins­ti­tu­tion des com­mu­nau­tés humai­nes, con­tri­bue à déga­ger un sens, tou­jours rela­tif et con­tin­gent aux limi­ta­tions pro­pres du lan­gage qui crée le nomos (la loi), à faire sens (kos­mos).
Con­tre toute cette per­cep­tion du monde par les Grecs – tout en s’ins­ti­tuant leur inter­prète fidèle -, et en bon con­ti­nua­teur de toute la tra­di­tion onto-théo­lo­gi­que, Hei­deg­ger réta­blit la dif­fé­rence onto­lo­gi­que, la ques­tion de l’étant comme radi­ca­le­ment dis­tincte de celle de l’être. On retrouve ici, sous le cou­vert d’hel­lé­nisme et sous la pro­tec­tion de la bien­veillante laï­cité de l’Uni­ver­sité, un des der­niers ava­tars de la pen­sée cen­trale de la théo­lo­gie, à savoir une dis­tance infi­nie entre Dieu et le reste, les créa­tu­res.


Tout en par­cou­rant un che­min par­ti­cu­liè­re­ment nau­séa­bond, nous nous appro­chons sans doute ici au plus près de l’objec­tif que nous nous étions fixés : la tra­que des symp­tô­mes de la mala­die moderne, dont nous avons pu nous aper­ce­voir que les ori­gi­nes remon­taient aussi loin – sans doute était-ce pré­vi­si­ble et iné­vi­ta­ble – que cel­les de la phi­lo­so­phie [grec­que] qui nous est par­ve­nue. Après en avoir exploré les pré­mis­ses, nous avons plongé dans l’hor­reur du XXème siè­cle – ne pré­su­mons pas de l’impact ou de la forme que pren­dra la forme hyper-moderne de cette mala­die, mais tout tend à nous per­sua­der que, faute d’avoir tiré les con­sé­quen­ces de ce qui s’est déroulé il y a plus de deux géné­ra­tions, et qu’au vu du nou­vel ordre mon­dial ins­tauré sur fond de sac­cage de la pla­nète – « crois­sez, mul­ti­pliez-vous… » -,  du retour de l’obs­cu­ran­tisme et du reli­gieux, le tout sur l’aban­don pro­gres­sif du souci de la con­nais­sance et de l’esprit cri­ti­que, de la science vili­pen­dée par les uns, muée en techno-science par les autres, au ser­vice d’ambi­tions mer­can­ti­les…, tout tend à démon­trer que nous ne nous som­mes en rien rap­pro­ché de l’idéal des anciens Grecs : la recher­che du sou­ve­rain bien.