Débat sur la Décla­ra­tion du Gou­ver­ne­ment préa­la­ble au Con­seil euro­péen

Extrait du compte rendu offi­ciel

M. le pré­si­dent. La parole est à M. Yves Cochet, pour le groupe GDR.

M. Yves Cochet. Mon­sieur le pré­si­dent, je parle au nom des dépu­tés Verts.

La catas­tro­phe actuelle n’est pas une crise finan­cière, éco­no­mi­que, éco­lo­gi­que, poli­ti­que, sociale ou cul­tu­relle. Elle est tout cela à la fois et simul­ta­né­ment, ce en quoi elle est tota­le­ment iné­dite.

M. Marc-Phi­lippe Dau­bresse. Tout est dans tout !

M. Yves Cochet. Elle est, en un mot, une crise anthro­po­lo­gi­que. Pour le com­pren­dre, il nous faut remet­tre en ques­tion tou­tes nos croyan­ces … et Dieu sait si elles sont nom­breu­ses ici. Il nous faut déco­lo­ni­ser l’ima­gi­naire. (Applau­dis­se­ments iro­ni­ques sur plu­sieurs bancs du groupe UMP.) Il nous faut pen­ser l’impen­sa­ble.

La débâ­cle finan­cière actuelle n’est pas d’abord, comme on l’entend ici ou là, une crise de liqui­dité. C’est une crise de sur­gon­fle­ment des actifs finan­ciers par rap­port à la richesse réelle, c’est-à-dire l’opposé d’une crise de liqui­dité. Le mar­ché finan­cier, en d’autres ter­mes le volume des échan­ges de papier vir­tuel, est plus de vingt fois supé­rieur aux échan­ges de l’éco­no­mie réelle. La richesse réel­le­ment exis­tante n’est plus suf­fi­sante, comme jadis, pour ser­vir de gage à la dette finan­cière. Un seuil a été dépassé : le seuil de liai­son entre le capi­ta­lisme, fondé sur le cré­dit, et les res­sour­ces natu­rel­les, qui sont la base de toute richesse réelle.

M. Fran­çois Gou­lard. Cela ne veut rien dire !

M. Yves Cochet. Mon­sieur Gou­lard, pré­ten­driez-vous que les res­sour­ces natu­rel­les ne sont pas la base de toute richesse réelle ?

M. Fran­çois Gou­lard. Mais non, c’est le pou­voir de l’homme !

M. le pré­si­dent. Mon­sieur Cochet, un dis­cours à la tri­bune n’est pas un dia­lo­gue. Vous seul avez la parole.

M. Yves Cochet. Je veux sim­ple­ment dire à M. Gou­lard : n’ache­tez plus de pétrole, ce n’est pas une richesse réelle !

L’effon­dre­ment finan­cier actuel s’expli­que par le dépas­se­ment de ce seuil, par la rup­ture de cette liai­son. Autre­ment dit : la dette est tota­le­ment déva­luée en ter­mes de riches­ses réel­le­ment exis­tan­tes. Avant l’inter­ven­tion des États et en l’espace de quel­ques jours, per­sonne ne dési­rait plus échan­ger une richesse réelle con­tre une dette, même rému­né­rée par un fort taux d’inté­rêt. La déva­lua­tion de la dette s’expli­que par cette décon­nexion, et non pas par un man­que de cré­dit, d’argent en cir­cu­la­tion ou de prêts entre ban­ques ‚Äì cli­ché véhi­culé ici et là.

La ques­tion prin­ci­pale est donc : la crois­sance de l’éco­no­mie réelle peut-elle être assez forte pour rat­tra­per la crois­sance mas­sive de la dette ? (“Ce n’est pas cela !” sur les bancs du groupe UMP.) Évi­dem­ment, la réponse est non. La crois­sance de l’éco­no­mie réelle est désor­mais for­te­ment con­trainte par la raré­fac­tion des res­sour­ces natu­rel­les qui for­ment la base de tous les sys­tè­mes de sus­ten­ta­tion de la vie éco­no­mi­que et sociale. Cette con­trainte s’exerce à la fois en amont par la déplé­tion miné­rale et fos­sile … par exem­ple le pic de Hub­bert … et en aval par la pol­lu­tion de l’atmo­sphère, des ter­res et des océans.

En outre, les iné­ga­li­tés crois­san­tes de reve­nus depuis trente ans n’inci­tent pas les ména­ges à con­som­mer, sauf par le biais de cré­dits qui gon­flent encore plus la dette. Ainsi, les coûts mar­gi­naux de la crois­sance sont désor­mais supé­rieurs à ses béné­fi­ces mar­gi­naux. Autre­ment dit encore : la crois­sance phy­si­que réelle nous rend de plus en plus pau­vres.

Pour­tant, l’aveu­gle­ment des dévots de la crois­sance (Excla­ma­tions sur les bancs du groupe UMP) con­ti­nue de plus belle ! Ainsi, la décla­ra­tion émise par l’Euro­groupe avant-hier com­mence de la façon sui­vante : ” Le sys­tème finan­cier apporte une con­tri­bu­tion essen­tielle au bon fonc­tion­ne­ment de nos éco­no­mies et cons­ti­tue une con­di­tion de la crois­sance. “

M. Fran­çois Gou­lard. Oui !

M. Yves Cochet. C’est une forme de reli­gion, une théo­lo­gie, une croyance. Mais l’éco­no­mie réelle n’est plus en crois­sance … même néga­tive, madame la minis­tre : elle est en réces­sion ! Nous pour­rions pres­que pren­dre des paris sur l’ave­nir, hélas, car tout cela est bien mal­heu­reux. Ceux qui, mal­gré des signes avant-cou­reurs objec­tifs, maté­riels et pré­sents depuis des années, n’ont pas anti­cipé, se trou­vent fort dému­nis, y com­pris dans leur ima­gi­naire.

Quel objec­tif devons-nous donc viser, en France et en Europe ? Il fau­drait que les ban­ques ten­dent pro­gres­si­ve­ment vers un taux de réser­ves idéal, c’est-à-dire égal à 100 % de leurs prêts. Tou­tes les ban­ques devraient deve­nir gra­duel­le­ment de sim­ples inter­mé­diai­res entre dépo­sants et emprun­teurs, et non plus des ” machins ” qui créent de la mon­naie à par­tir de rien et la prête avec inté­rêt.

M. Fran­çois Gou­lard. Elle vient d’où, cette mon­naie ?

M. Yves Cochet. Comme je l’ai expli­qué, la recher­che de la crois­sance est désor­mais antié­co­no­mi­que, anti­so­ciale et antié­co­lo­gi­que. La crois­sance est appau­vris­sante. De toute façon, que vous le recon­nais­siez ou non, que vous le vou­liez ou non, la réces­sion est là ! Vous n’avez pas su l’anti­ci­per car vos modè­les éco­no­mi­ques sont péri­més, et je crains, hélas, qu’à cause de votre aveu­gle­ment, elle ne soit lon­gue et péni­ble, notam­ment pour les plus défa­vo­ri­sés, qu’ils vivent dans les pays de l’OCDE ou dans ceux du sud.

Tou­tes nos actions devraient être gui­dées par la volonté de faire décroî­tre l’empreinte éco­lo­gi­que des pays de l’OCDE. Je sais - et les sou­ri­res que je vois me le con­fir­ment - que les diri­geants du Con­seil euro­péen et vous-même, mon­sieur le Pre­mier minis­tre, avez un autre modèle en tête afin de retrou­ver la crois­sance. Quelle illu­sion ! Vous essaie­rez de sau­ver la sacro-sainte crois­sance à laquelle vous croyez parce que vous êtes inca­pa­bles d’ima­gi­ner un autre modèle éco­no­mi­que, un autre type de société.

L’espoir d’une nou­velle phase A du cycle de Kon­dra­tiev suc­cé­dant à la phase B que nous tra­ver­sons depuis trente ans, est vain. Nous ne som­mes pas à l’aube d’une nou­velle crois­sance maté­rielle ou indus­trielle, mais dans la phase ter­mi­nale du capi­ta­lisme (Excla­ma­tions sur les bancs du groupe UMP), comme le disait Imma­nuel Wal­ler­stein il y a trois jours.

Les pos­si­bi­li­tés d’accu­mu­la­tion réelle du sys­tème ont atteint leurs limi­tes, pour des rai­sons géo­lo­gi­ques et éco­no­mi­ques que vous ne voyez pas. II fau­drait met­tre en place quel­que chose d’entiè­re­ment nou­veau, une société de sobriété dont je ne peux des­si­ner, de manière très som­maire, que qua­tre orien­ta­tions prin­ci­pa­les. Pre­miè­re­ment : ten­dre à l’auto­suf­fi­sance…

M. Marc-Phi­lippe Dau­bresse. En matière d’auto­suf­fi­sance, vous vous y con­nais­sez !

M. Yves Cochet. … locale et régio­nale en matière éner­gé­ti­que et ali­men­taire, au nord comme au sud. Deuxiè­me­ment : aller vers une décen­tra­li­sa­tion géo­gra­phi­que des pou­voirs ‚Äì bref, vers une France fédé­rale dans une Europe fédé­rale. Troi­siè­me­ment : s’effor­cer de relo­ca­li­ser les acti­vi­tés éco­no­mi­ques. Qua­triè­me­ment : viser une pla­ni­fi­ca­tion con­cer­tée (“À la sovié­ti­que !” sur les bancs du groupe UMP) et l’ins­tau­ra­tion de quo­tas, notam­ment en matière éner­gé­ti­que et ali­men­taire.

À défaut d’une telle vision et d’une telle action, je crains que notre con­ti­nent euro­péen ne tra­verse bien­tôt des épi­so­des trou­blés dont nous aper­ce­vons déjà les pré­mis­ses. Je prends date aujourd’hui devant vous ! (Excla­ma­tions sur les bancs du groupe UMP et du groupe NC.)

John Stuart Mill disait : “Aux grands maux, les petits remè­des n’appor­tent pas de petits sou­la­ge­ments, ils n’appor­tent rien.”

Mme Claude Greff. Vous non plus !

M. Yves Cochet. Les grands maux actuels de l’Europe et du monde récla­ment donc une créa­ti­vité et une inven­ti­vité poli­ti­ques iné­di­tes dans notre his­toire. C’est à cette hau­teur de pen­sée et d’action que j’appelle les diri­geants euro­péens, afin de sau­ver la paix, la démo­cra­tie et la soli­da­rité. (Applau­dis­se­ments sur plu­sieurs bancs des grou­pes GDR et SRC.)


Mardi 14 octo­bre 2008 : Inter­ven­tion à l’Assem­blée Natio­nale d’Yves Cochet sur la crise finan­cière.

crise: Yves Cochet groupe GDR Verts

crise: Yves Cochet groupe GDR Verts
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Débat :

  1. La sor­tie du capi­ta­lisme a déjà com­mencé par André Gorz
  2. L’hyper­li­bé­ra­lisme nous con­duit dans le mur Pierre Lar­rou­tu­rou
  3. La fin de la mon­dia­li­sa­tion ? par Cecile de Ker­vas­doue
  4. Adieux à la finance par Fré­dé­ric Lor­don
  5. La fin du capi­ta­lisme, vrai­ment ? par Jean Zin
  6. L’empire est en sur­sis, la démo­cra­tie en voie de dis­lo­ca­tion par Emma­nuel Todd
  7. Le monde qui vient par Jac­ques Sapir
  8. Noam Chom­sky dis­sè­que la crise

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