Par­ler d’assis­tants de pro­fes­seurs et d’élè­ves han­di­ca­pés est déjà un abus de lan­gage puisqu’un tel sta­tut n’existe pas au pays de France. Ce sont des assis­tants d’édu­ca­tion (AE) qui accom­pa­gnent les pro­fes­seurs tan­dis que les élè­ves sont accom­pa­gnés par des auxi­liai­res de vie sco­laire (AVS), ces deux caté­go­ries d’emplois pré­cai­res n’ayant pas été créées spé­ci­fi­que­ment pour que la ques­tion du han­di­cap soit prise sérieu­se­ment en charge par l’école publi­que. Il n’est demandé à ces assis­tants qu’une seule chose : être titu­laire du bac­ca­lau­réat. Aucune for­ma­tion par­ti­cu­lière ne leur est dis­pen­sée et aucune qua­li­fi­ca­tion dans le domaine de l’aide aux han­di­ca­pés n’est exi­gée. Ils sont rému­né­rés au SMIC et ne peu­vent exer­cer cette acti­vité que pour une durée maxi­male de six ans. On avouera que pour ce qui devrait être reconnu comme un métier à part entière – à l’ins­tar de ce qui existe dans d’autres pays – tout cela est un peu court ! Voilà pour le cadre géné­ral ; les ava­tars du vécu des per­son­nes con­cer­nées sont plus édi­fiant encore.

En voici un flo­ri­lège pris dans le quo­ti­dien péni­ble des vic­ti­mes for­cé­ment invo­lon­tai­res de l’indif­fé­rence ambiante et du réflexe ges­tion­naire. Un pro­fes­seur dûment reconnu tra­vailleur han­di­capé – donc reconnu apte à pour­sui­vre l’exer­cice de son métier – doit lui-même la plu­part du temps trou­ver son assis­tant, les « ser­vi­ces com­pé­tents » ayant très rare­ment quelqu’un à lui pro­po­ser. Un pro­fes­seur de lycée dont le han­di­cap visuel a évo­lué demande en février 2006 l’exten­sion à plein temps du poste de son assis­tante. Jusqu’à la fin du mois de sep­tem­bre il se heurte au refus du Direc­teur des res­sour­ces humai­nes – on bif­fera le terme inu­tile – de l’Aca­dé­mie de Ver­sailles. Ce fonc­tion­naire de l’édu­ca­tion pro­posa même que l’on déter­mine le ser­vice de l’assis­tante à par­tir de 36 semai­nes de cours au lieu de 39 ini­tia­le­ment pré­vues afin d’allon­ger le temps de tra­vail heb­do­ma­daire. Un cal­cul sim­ple mon­tre que le temps ainsi dégagé par semaine en dehors des cours est de 1h30. Voilà un DRH s’occu­pant du per­son­nel ensei­gnant qui croit qu’en 90 minu­tes par semaine il est pos­si­ble de cor­ri­ger plu­sieurs paquets de copies et de pré­pa­rer les cours. Dans un lycée du Val d’Oise, une élève de Pre­mière Lit­té­raire est res­tée sans assis­tante jusqu’au 7 décem­bre der­nier. La famille pro­po­sait quelqu’un en la per­sonne d’une adulte con­nais­sant le braille et s’étant occu­pée d’élè­ves han­di­ca­pés visuels durant les six années pré­cé­den­tes. Cette per­sonne a enfin été nom­mée par « déro­ga­tion excep­tion­nelle » alors que le pre­mier tri­mes­tre était pres­que achevé. Ayant épuisé les six années aux­quel­les elle pou­vait pré­ten­dre, il était « impos­si­ble dans l’état actuel des cho­ses » de lui faire, eu égard à ses com­pé­ten­ces indis­cu­ta­bles, un vrai con­trat de tra­vail. Le res­pon­sa­ble chargé de l’inté­gra­tion des élè­ves han­di­ca­pés au rec­to­rat de Ver­sailles – déci­dé­ment ! – était étonné que l’offre adres­sée au Pôle Emploi pour le recru­te­ment d’un assis­tant con­nais­sant le braille mais payé au SMIC soit res­tée let­tre morte. On croit rêver !

La loi de 2005 dite « sur le han­di­cap » est à bien des égards un effet d’annonce. Elle affirme un cer­tain nom­bre de prin­ci­pes juri­di­ques quant à l’inté­gra­tion des han­di­ca­pés dans le monde du tra­vail et à l’école, mais est pla­quée sur une réa­lité dont on n’a pas préa­la­ble­ment fait suf­fi­sam­ment le diag­nos­tic afin de mesu­rer plei­ne­ment les moyens à met­tre en œuvre pour réus­sir ladite inté­gra­tion. De là à pen­ser que la volonté de faire vrai­ment celle-ci fait défaut, il n’y a qu’un pas que seul celui qui vit l’indif­fé­rence rela­tive de l’inté­rieur ose fran­chir car il parle d’auto­rité sans atten­dre d’être admis à le faire. Voilà quel­ques années le rec­teur de l’aca­dé­mie de Ver­sailles – non ? – avait mis en place une com­mis­sion des­ti­née à « plan­cher » sur la ques­tion de l’amé­lio­ra­tion des con­di­tions de tra­vail des pro­fes­seurs han­di­ca­pés. Le pro­fes­seur auto­risé à por­ter témoi­gnage devant cette ins­tance était prêt à le faire. Il le fit savoir. Il ne fut jamais sol­li­cité. Il apprit un an plus tard que cette com­mis­sion s’était réu­nie une fois puis avait été dis­soute. Nulle part dans cette Grande Mai­son que repré­sente l’Édu­ca­tion Natio­nale on ne se sert des expé­rien­ces réus­sies par le passé pour ren­for­cer l’accueil futur des pro­fes­seurs et élè­ves han­di­ca­pés. En fait, on ne les prend que comme des expé­rien­ces à ne sur­tout pas faire essai­mer. Il y fau­drait des moyens maté­riels et un regard dif­fé­rent sur le han­di­cap dans les­quels on se refuse à inves­tir en ces temps de Révi­sion Géné­rale des Poli­ti­ques Publi­ques (RGPP). Les vrais ser­vi­teurs de l’action édu­ca­tive savent bien que les deux pre­miè­res let­tres de ce machin tech­no­cra­ti­que ne signi­fient rien d’autre qu’un rabou­gris­se­ment géné­ral.

N’est-ce pas dès l’école que le regard des enfants et ado­les­cents sur le han­di­cap se forme ? Y a-t-il plus grande richesse en ce domaine que la con­fron­ta­tion dans le tra­vail sco­laire de pro­fes­seurs et élè­ves tous à la fois han­di­ca­pés et non han­di­ca­pés ? Bien sûr il est plus facile de ren­voyer les pre­miers dans des éta­blis­se­ments spé­cia­li­sés. On s’appau­vrit alors.