D’abord il y a eu toute cette con­tre-image de la fémi­niste, hys­té­ri­que, moche, mal bai­sée, mal frin­guée etc… Et dans notre société de l’appa­rence, beau­coup n’ont pas osé affron­ter cette opi­nion. Alors qu’être fémi­niste n’a aucune influence sur notre fémi­nité ou non: on peut être fémi­niste avec ou sans talons, en robe ou en jeans, notre phy­si­que n’a pas grand chose à voir avec l’his­toire, et fort heu­reu­se­ment pour nous, les fémi­nis­tes ont une vie sexuelle aussi épa­nouie que les autres. D’ailleurs, l’éga­lité, serait que même avec des talons de 10 cm, une petite robe, je ne sois pas emmer­dée, et que mon effi­ca­cité soit recon­nue. Que je n’ai pas à me dégui­ser en mec pour les réu­nions de bou­lot pour être enten­due.

L’éga­lité est déjà là, nous dit-on. Quelle éga­lité? Lors­que nous com­men­çons à tra­vailler, sou­vent après les mêmes étu­des que nos hom­mes (il ne faut pas se leur­rer, nous som­mes dans une société endo­game), on nous regarde avec sus­pi­cion. Si nous avons des enfants (et oui, même le patron qui est un homme, sait bien que chez lui c’est sa femme qui gère le quo­ti­dien), et encore plus si nous n’en avons pas encore, ça ris­que d’arri­ver, et les con­gés mater­nité, c’est tou­jours lourd à orga­ni­ser. Pour un homme, on par­lera diplô­mes, expé­rience, objec­tifs etc… A tout cela pour une femme on ajou­tera: orga­ni­sa­tion fami­liale. Quel homme a eu à se jus­ti­fier de ses éven­tuels pro­jets de pater­nité ou du mode de garde de ses enfants? En plus de tout ce qui est demandé à cha­que sala­rié, nous jouons notre cré­di­bi­lité pro­fes­sion­nelle à notre capa­cité à ren­dre notre famille invi­si­ble autre­ment que par une jolie photo sur le bureau (et encore, c’est mieux perçu pour un homme que pour une femme). La plu­part des mères jon­glent en per­ma­nence, entre les besoins de leurs enfants, de leur mari et leur bou­lot, le tout avec le sou­rire, sinon c’est que nous som­mes aigries ou débor­dées, et de débor­dées à dépas­sées… Aussi effi­ca­ces que nos col­lè­gues, en moins de temps for­ce­ment, on nous plombe avec la dis­po­ni­bi­lité! A croire que ce terme et la réu­nio­nite aigüe, n’ait d’autre but que de nous éjec­ter dès que ça devient sérieux. Le fameux pla­fond de verre qu’on se prend évi­dem­ment de plein fouet, puis­que tout est conçu pour que nous ne puis­sions accé­der aux pos­tes les plus inté­res­sants. Pour­tant nous abat­tons le même bou­lot, et s’écou­ter par­ler à 19h30, n’a jamais fait pro­gres­ser les idées.
C’est vrai dans le monde du tra­vail, mais dans le monde mili­tant est-on vrai­ment plus clairs ?

Je parle des mères que nous som­mes sou­vent, mais les fem­mes ne dési­rant pas l’être seront tou­jours soup­çon­nées de vou­loir le deve­nir, et exhor­tées par tout leur entou­rage et la société à pas­ser le pas, à entrer dans la norme. Comme si une femme devait néces­sai­re­ment enfan­ter pour en être vrai­ment une.
Bref, dans un sens comme dans l’autre, pro­fes­sion­nel­le­ment nous som­mes pié­gées.
Mais bouge-t-on pour autant? Non, nous n’avons pas le temps dans nos vies de din­gues. Et tout ça pour quoi? C’est l’éga­lité, nous dit-on. Bon, pas pour les salai­res, tou­jours 30% de dif­fé­rence. Une paille! D’ailleurs dès qu’une pro­fes­sion se fémi­nise, elle perd en pres­tige et en pou­voir d’achat. Nous som­mes nous une seule fois rebel­lées? Pas du tout. Et à grand ren­fort de maga­zi­nes fémi­nins, nous nous affa­mons pour res­ter dési­ra­bles après nos gros­ses­ses et nos sand­wi­ches du midi (en fai­sant les cour­ses), nous nous pom­po­nons pour nos hom­mes, telle la ména­gère des années 60, nous le déten­dons lorsqu’il ren­tre tard (le pau­vre, il a des res­pon­sa­bi­li­tés lui).
D’ailleurs notre homme est pour l’éga­lité: il lui arrive de faire la vais­selle (quel­ques fois dans l’année), la cui­sine (le repas sympa avec des amis qui s’exta­sient et te disent ta chance d’avoir un mari fin cui­si­nier. Le bon repas, tu aimes aussi, mais tu te tapes tous les repas de tous les soirs), les cour­ses (chez le caviste, par­fois à la librai­rie, et ache­ter les voi­tu­res tous les 5 ans,  c’est sur que c’est pre­nant). D’ailleurs si vous fai­tes une remar­que aigre-douce, il s’enquerra de votre cycle hor­mo­nal. C’est bien connu, si une femme râle, c’est qu’elle va avoir ses règles, pas qu’elle a une rai­son légi­time de le faire.
Il est pres­que fémi­niste notre homme, il est pour l’éga­lité, il en débat très doc­te­ment avec ses cama­ra­des dans des réu­nions où on repense la société en terme géné­reux et géné­raux, mais où la place des fem­mes n’est jamais une prio­rité. Juste un pro­blème parmi d’autres autre­ment plus urgents. D’ailleurs, il y a peu de fem­mes à ces réu­nions tar­di­ves, faut bien que quelqu’une garde les enfants ou elles sont sim­ple­ment exté­nuées. Pour peu qu’on vienne en cou­ple, on esti­mera natu­rel­le­ment que l’homme s’exprime pour les deux, s’éton­nant même que la femme demande son tour de parole alors que son mec a déjà parlé. Si deux per­son­nes, jus­que là con­si­dé­rés, comme deux indi­vi­dus dis­tincts s’unis­sent, la femme perd son iden­tité et devient la copine de… . et ça dans des milieux soient-disant ouverts.

D’ailleurs, la ville est-elle sûre pour une femme qui sort le soir? Ne cher­che-t-elle pas les ennuis? D’ailleurs une femme agres­sée est tou­jours soup­çon­née d’en être en par­tie res­pon­sa­ble: elle était en jupe, elle était en jeans, il était 3h du mat, ou 3h de l’après-midi d’ailleurs, elle aurait du se méfier…. Stop!!! Il y a autant de ris­ques quel­que soit l’habille­ment ou le com­por­te­ment, on le sait, mais on l’oublie.  Main­te­nant on peut refu­ser aussi de se lais­ser pri­ver de sa liberté de cir­cu­ler parce qu’un con­nard frus­tré pour­rait croi­ser notre route.
Et la mai­son est-elle moins dan­ge­reuse, com­bien de vio­lence sont domes­ti­ques? Et qu’on ne nous sorte pas l’alibi du mal­heu­reux homme battu (on com­pa­tit, il a sa place parmi nous, mais ne le lais­sons pas être l’arbre qui cache la forêt). Là aussi la femme est cou­pa­ble, elle n’a qu’à par­tir bien sur, si elle revient c’est qu’elle aime ça. Sauf que rien n’est prévu pour, où ira-t-elle, dans quel­les con­di­tions, qui la pro­té­gera con­tre le lar­gué furieux (com­bien d’hom­mes tuent leur fem­mes, et leurs enfants, cha­que année suite à une sépa­ra­tion).

Bref, notre course éper­due pour tout gérer nous épuise len­te­ment et sûre­ment et bien sou­vent au 3ème enfant, voire au 2nd, nous bais­sons les bras. Met­tons entre paren­thèse notre car­rière, déjà fort com­pro­mise depuis que nous avons mon­tré notre désin­té­rêt en allant récu­pé­rer le petit der­nier malade, parce que de toute façon, l’école pré­vient la maman. Et puis, la car­rière de Mon­sieur est si pre­nante qu’elle vous laisse seule à bord, et qu’elle impli­que cer­tains sacri­fi­ces. Que vous fai­tes de bon cœur, vous êtes un cou­ple, une famille. Soit vous arrê­tez, soit vous pre­nez un mi-temps. N’espé­rez pas vous repo­ser pour autant: qui dit femme au foyer, dit dis­po­ni­ble dans l’esprit de tous, l’école, la mai­rie, la can­tine, tous les bou­lots qui petit à petit sont lais­sés aux béné­vo­les…Plus le ménage, les cour­ses, les repas, la les­sive, les enfants. Com­ment mère indi­gne, vous vou­driez lais­ser vos enfants à la can­tine alors que vous ne tra­vaillez pas, à vous de tout faire tenir dans la tran­che 8h30-11h30 et 13h30-16h30, sans oublier les tra­jets et les acti­vi­tés extra-sco­lai­res, le sport pour res­ter jolies et dési­ra­bles. Sur­tout ne vous plai­gnez pas d’être fati­guée quand votre homme ren­tre, il a un vrai tra­vail lui, il a le droit d’être irri­ta­ble…
Mais ce n’est que ponc­tuel d’ailleurs l’éga­lité pro­gres­se­rait natu­rel­le­ment, pen­sions nous autre­fois. Main­te­nant on n’est plus dupes mais on fait rire quand on parle de fémi­nisme, com­ment une femme au foyer peut-elle par­ler de fémi­nisme? Alors on la ferme.
Et puis un jour autour de la qua­ran­taine, on se demande si  tout ça en vaut vrai­ment la peine? Que s’épui­ser pour un homme qui ne prend pas le relais, qui trouve ça si natu­rel qu’il ne lui vient pas à l’idée de nous en remer­cier, n’a pas de sens. Où est la jolie vie de cou­ple que nous avions cru cons­truire. Et alors, puis­que nous nous som­mes endur­cies au fil de ces années de labeur invi­si­ble, nous déci­dons de par­tir.
Et c’est là que nous som­mes for­tes. Mal­gré notre dépen­dance psy­cho­lo­gi­que, éco­no­mi­que, nous quit­tons nos maris. Du temps de nos mères, les hom­mes quit­taient les fem­mes de 40 ans pour une jeu­nette, actuel­le­ment dans la plu­part des cas ce sont nous qui par­tons. Parce que nous som­mes for­tes. Et l’homme pleure, geint, ne com­prend pas. Il réclame bien fort ses enfants, avec qui il joue par­fois, mais dont il con­nait peu le quo­ti­dien, là, il la vou­drait l’éga­lité. Et on essaie de nous faire pleu­rer sur le sort de ces mal­heu­reux? Dans un tiers des cas au bout de 2 ans, ils ont oublié leur pro­gé­ni­ture ou du moins ne les voient plus. Et à vrai dire un week-end sur deux et la moi­tié des vacan­ces sco­lai­res, c’est con­for­ta­ble. Et nous nous repre­nons notre vie de din­gue en bos­sant comme des cin­glées, en déployant des tré­sors d’ingé­nio­sité pour que notre sta­tut de mère céli­ba­taire n’obère pas notre retour, dif­fi­cile, sur le mar­ché du tra­vail.  Parce que comp­ter sur une pen­sion ali­men­taire pour nour­rir sa famille est assez aléa­toire (40% ne sont pas payées et de tou­tes maniè­res elles sont fai­bles), si vous avez été mariées, vous aurez peut-être une pres­ta­tion com­pen­sa­toire, cal­cu­lée sur 8 ans maxi, pour les autres, vous n’aviez qu’à être mariées non mais. Et si à 40 ans, vous vous sépa­rez sans avoir d’enfant, aux yeux de tous, vous avez vrai­ment tout raté.
Bref, ce n’est pas facile, mais nous som­mes for­tes, nos vies nous ont fait for­tes. Indi­vi­duel­le­ment nous retrou­vons notre liberté, et c’est là que nous nous ren­dons compte qu’à force de nous repo­ser sur les batailles de nos mères et grand-mères nous avons reculé:
Reculé quand nous nous aper­ce­vons, pour nous ou pour nos filles, que le droit à l’avor­te­ment est devenu en bien des endroits théo­ri­que à force de man­que de moyen. Que des jeu­nes-filles vous deman­dent sur la plage si vous n’avez pas honte de mon­trer vos seins. Que les dépu­tés (à 85% des hom­mes) pro­po­sent de sup­pri­mer les tri­mes­tres octroyés aux mères de famille pour leur retraite sous le cyni­que pré­texte d’éga­lité avec les hom­mes. Par­lons-en d’éga­li­tés, les retrai­tes fémi­ni­nes sont de 40% infé­rieu­res à cel­les des hom­mes !

Et il fau­drait com­pa­tir avec ces pau­vres hom­mes débous­so­lés? Reve­nir en arrière, on serait allé trop loin? Allé où trop loin? Ne tra­vaillons nous pas plus pour gagner moins? Ne som­mes nous pas sous-repré­sen­tées dans tou­tes les ins­tan­ces de déci­sions, dans l’entre­prise comme au niveau de la nation. On a boy­cotté l’Afri­que du Sud de l’apar­theid, c’était bien, mais que fait-on con­tre les pays qui oppri­ment les fem­mes ?
On espé­rait des com­pa­gnons dans tous les sens du terme, mais dans la plu­part des cas, nos hom­mes n’ont rien fait pour chan­ger un sys­tème qui les favo­rise et nous non plus d’ailleurs. Et ils n’ont pas fait  leur part. On s’insurge indi­vi­duel­le­ment, nous con­gé­dions l’homme qui n’assure pas, mais aucune de nous n’a vrai­ment reven­di­qué col­lec­ti­ve­ment sur l’iné­ga­lité per­sis­tante, nous avons laissé dire et pen­ser que ce n’était pas le plus urgent. Nous som­mes et vic­ti­mes et com­pli­ces de cet effri­te­ment de l’héri­tage de nos mères, mais main­te­nant ça suf­fit.
Nous assu­mons d’être qua­li­fiées d’hys­té­ri­ques et nous som­mes même con­ten­tes de l’être. Cette apa­thie, cette rési­gna­tion douce nous a assez couté.
Pour les autres qua­li­fi­ca­tifs, ça se dis­cute, mais pour mal bai­sées…. Comme nous le font remar­quer les hom­mes, il y a vrai­ment une iné­ga­lité sur ce point, pour les fem­mes c’est quand elles veu­lent et sans avoir à sor­tir le grand jeu. Peut-être est-ce ça que les hom­mes veu­lent nous faire payer…