Que léguons-nous au féminisme ? - 2
Par Collective d'auteures le Mardi 19 janvier 2010, 00:28 - Rien ne va plus - Lien permanent
Par: Coalition des “hystériques” et fières de l’être.
Ce que lègue notre génération au féminisme, à première vue pas grand chose. Nos grand-mères ont obtenu le droit de vote, nos mères la contraception et l’ivg (ces deux derniers points concernant autant les hommes que les femmes d’ailleurs, à part une qui a réussi à le faire croire, on n’a encore jamais conçu un enfant seule). Nous nous sommes reposées, sur leurs lauriers, tout était en place et tout avancerait progressivement pensions-nous. Certes tout n’était pas parfait mais les mentalités évolueraient lentement mais surement, nous serinait-on. Et prises dans nos vies compliquées de femme, nous nous sommes laissées porter, mais à force de ne pas avancer, nous reculons.
D’abord il y a eu toute cette contre-image de la féministe, hystérique, moche, mal baisée, mal fringuée etc… Et dans notre société de l’apparence, beaucoup n’ont pas osé affronter cette opinion. Alors qu’être féministe n’a aucune influence sur notre féminité ou non: on peut être féministe avec ou sans talons, en robe ou en jeans, notre physique n’a pas grand chose à voir avec l’histoire, et fort heureusement pour nous, les féministes ont une vie sexuelle aussi épanouie que les autres. D’ailleurs, l’égalité, serait que même avec des talons de 10 cm, une petite robe, je ne sois pas emmerdée, et que mon efficacité soit reconnue. Que je n’ai pas à me déguiser en mec pour les réunions de boulot pour être entendue.
L’égalité est déjà là, nous dit-on. Quelle égalité? Lorsque nous commençons à travailler, souvent après les mêmes études que nos hommes (il ne faut pas se leurrer, nous sommes dans une société endogame), on nous regarde avec suspicion. Si nous avons des enfants (et oui, même le patron qui est un homme, sait bien que chez lui c’est sa femme qui gère le quotidien), et encore plus si nous n’en avons pas encore, ça risque d’arriver, et les congés maternité, c’est toujours lourd à organiser. Pour un homme, on parlera diplômes, expérience, objectifs etc… A tout cela pour une femme on ajoutera: organisation familiale. Quel homme a eu à se justifier de ses éventuels projets de paternité ou du mode de garde de ses enfants? En plus de tout ce qui est demandé à chaque salarié, nous jouons notre crédibilité professionnelle à notre capacité à rendre notre famille invisible autrement que par une jolie photo sur le bureau (et encore, c’est mieux perçu pour un homme que pour une femme). La plupart des mères jonglent en permanence, entre les besoins de leurs enfants, de leur mari et leur boulot, le tout avec le sourire, sinon c’est que nous sommes aigries ou débordées, et de débordées à dépassées… Aussi efficaces que nos collègues, en moins de temps forcement, on nous plombe avec la disponibilité! A croire que ce terme et la réunionite aigüe, n’ait d’autre but que de nous éjecter dès que ça devient sérieux. Le fameux plafond de verre qu’on se prend évidemment de plein fouet, puisque tout est conçu pour que nous ne puissions accéder aux postes les plus intéressants. Pourtant nous abattons le même boulot, et s’écouter parler à 19h30, n’a jamais fait progresser les idées.
C’est vrai dans le monde du travail, mais dans le monde militant est-on vraiment plus clairs ?
Je parle des mères que nous sommes souvent, mais les femmes ne désirant pas l’être seront toujours soupçonnées de vouloir le devenir, et exhortées par tout leur entourage et la société à passer le pas, à entrer dans la norme. Comme si une femme devait nécessairement enfanter pour en être vraiment une.
Bref, dans un sens comme dans l’autre, professionnellement nous sommes piégées.
Mais bouge-t-on pour autant? Non, nous n’avons pas le temps dans nos vies de dingues. Et tout ça pour quoi? C’est l’égalité, nous dit-on. Bon, pas pour les salaires, toujours 30% de différence. Une paille! D’ailleurs dès qu’une profession se féminise, elle perd en prestige et en pouvoir d’achat. Nous sommes nous une seule fois rebellées? Pas du tout. Et à grand renfort de magazines féminins, nous nous affamons pour rester désirables après nos grossesses et nos sandwiches du midi (en faisant les courses), nous nous pomponons pour nos hommes, telle la ménagère des années 60, nous le détendons lorsqu’il rentre tard (le pauvre, il a des responsabilités lui).
D’ailleurs notre homme est pour l’égalité: il lui arrive de faire la vaisselle (quelques fois dans l’année), la cuisine (le repas sympa avec des amis qui s’extasient et te disent ta chance d’avoir un mari fin cuisinier. Le bon repas, tu aimes aussi, mais tu te tapes tous les repas de tous les soirs), les courses (chez le caviste, parfois à la librairie, et acheter les voitures tous les 5 ans, c’est sur que c’est prenant). D’ailleurs si vous faites une remarque aigre-douce, il s’enquerra de votre cycle hormonal. C’est bien connu, si une femme râle, c’est qu’elle va avoir ses règles, pas qu’elle a une raison légitime de le faire.
Il est presque féministe notre homme, il est pour l’égalité, il en débat très doctement avec ses camarades dans des réunions où on repense la société en terme généreux et généraux, mais où la place des femmes n’est jamais une priorité. Juste un problème parmi d’autres autrement plus urgents. D’ailleurs, il y a peu de femmes à ces réunions tardives, faut bien que quelqu’une garde les enfants ou elles sont simplement exténuées. Pour peu qu’on vienne en couple, on estimera naturellement que l’homme s’exprime pour les deux, s’étonnant même que la femme demande son tour de parole alors que son mec a déjà parlé. Si deux personnes, jusque là considérés, comme deux individus distincts s’unissent, la femme perd son identité et devient la copine de… . et ça dans des milieux soient-disant ouverts.
D’ailleurs, la ville est-elle sûre pour une femme qui sort le soir? Ne cherche-t-elle pas les ennuis? D’ailleurs une femme agressée est toujours soupçonnée d’en être en partie responsable: elle était en jupe, elle était en jeans, il était 3h du mat, ou 3h de l’après-midi d’ailleurs, elle aurait du se méfier…. Stop!!! Il y a autant de risques quelque soit l’habillement ou le comportement, on le sait, mais on l’oublie. Maintenant on peut refuser aussi de se laisser priver de sa liberté de circuler parce qu’un connard frustré pourrait croiser notre route.
Et la maison est-elle moins dangereuse, combien de violence sont domestiques? Et qu’on ne nous sorte pas l’alibi du malheureux homme battu (on compatit, il a sa place parmi nous, mais ne le laissons pas être l’arbre qui cache la forêt). Là aussi la femme est coupable, elle n’a qu’à partir bien sur, si elle revient c’est qu’elle aime ça. Sauf que rien n’est prévu pour, où ira-t-elle, dans quelles conditions, qui la protégera contre le largué furieux (combien d’hommes tuent leur femmes, et leurs enfants, chaque année suite à une séparation).
Bref, notre course éperdue pour tout gérer nous épuise lentement et sûrement et bien souvent au 3ème enfant, voire au 2nd, nous baissons les bras. Mettons entre parenthèse notre carrière, déjà fort compromise depuis que nous avons montré notre désintérêt en allant récupérer le petit dernier malade, parce que de toute façon, l’école prévient la maman. Et puis, la carrière de Monsieur est si prenante qu’elle vous laisse seule à bord, et qu’elle implique certains sacrifices. Que vous faites de bon cœur, vous êtes un couple, une famille. Soit vous arrêtez, soit vous prenez un mi-temps. N’espérez pas vous reposer pour autant: qui dit femme au foyer, dit disponible dans l’esprit de tous, l’école, la mairie, la cantine, tous les boulots qui petit à petit sont laissés aux bénévoles…Plus le ménage, les courses, les repas, la lessive, les enfants. Comment mère indigne, vous voudriez laisser vos enfants à la cantine alors que vous ne travaillez pas, à vous de tout faire tenir dans la tranche 8h30-11h30 et 13h30-16h30, sans oublier les trajets et les activités extra-scolaires, le sport pour rester jolies et désirables. Surtout ne vous plaignez pas d’être fatiguée quand votre homme rentre, il a un vrai travail lui, il a le droit d’être irritable…
Mais ce n’est que ponctuel d’ailleurs l’égalité progresserait naturellement, pensions nous autrefois. Maintenant on n’est plus dupes mais on fait rire quand on parle de féminisme, comment une femme au foyer peut-elle parler de féminisme? Alors on la ferme.
Et puis un jour autour de la quarantaine, on se demande si tout ça en vaut vraiment la peine? Que s’épuiser pour un homme qui ne prend pas le relais, qui trouve ça si naturel qu’il ne lui vient pas à l’idée de nous en remercier, n’a pas de sens. Où est la jolie vie de couple que nous avions cru construire. Et alors, puisque nous nous sommes endurcies au fil de ces années de labeur invisible, nous décidons de partir.
Et c’est là que nous sommes fortes. Malgré notre dépendance psychologique, économique, nous quittons nos maris. Du temps de nos mères, les hommes quittaient les femmes de 40 ans pour une jeunette, actuellement dans la plupart des cas ce sont nous qui partons. Parce que nous sommes fortes. Et l’homme pleure, geint, ne comprend pas. Il réclame bien fort ses enfants, avec qui il joue parfois, mais dont il connait peu le quotidien, là, il la voudrait l’égalité. Et on essaie de nous faire pleurer sur le sort de ces malheureux? Dans un tiers des cas au bout de 2 ans, ils ont oublié leur progéniture ou du moins ne les voient plus. Et à vrai dire un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, c’est confortable. Et nous nous reprenons notre vie de dingue en bossant comme des cinglées, en déployant des trésors d’ingéniosité pour que notre statut de mère célibataire n’obère pas notre retour, difficile, sur le marché du travail. Parce que compter sur une pension alimentaire pour nourrir sa famille est assez aléatoire (40% ne sont pas payées et de toutes manières elles sont faibles), si vous avez été mariées, vous aurez peut-être une prestation compensatoire, calculée sur 8 ans maxi, pour les autres, vous n’aviez qu’à être mariées non mais. Et si à 40 ans, vous vous séparez sans avoir d’enfant, aux yeux de tous, vous avez vraiment tout raté.
Bref, ce n’est pas facile, mais nous sommes fortes, nos vies nous ont fait fortes. Individuellement nous retrouvons notre liberté, et c’est là que nous nous rendons compte qu’à force de nous reposer sur les batailles de nos mères et grand-mères nous avons reculé:
Reculé quand nous nous apercevons, pour nous ou pour nos filles, que le droit à l’avortement est devenu en bien des endroits théorique à force de manque de moyen. Que des jeunes-filles vous demandent sur la plage si vous n’avez pas honte de montrer vos seins. Que les députés (à 85% des hommes) proposent de supprimer les trimestres octroyés aux mères de famille pour leur retraite sous le cynique prétexte d’égalité avec les hommes. Parlons-en d’égalités, les retraites féminines sont de 40% inférieures à celles des hommes !
Et il faudrait compatir avec ces pauvres hommes déboussolés? Revenir en arrière, on serait allé trop loin? Allé où trop loin? Ne travaillons nous pas plus pour gagner moins? Ne sommes nous pas sous-représentées dans toutes les instances de décisions, dans l’entreprise comme au niveau de la nation. On a boycotté l’Afrique du Sud de l’apartheid, c’était bien, mais que fait-on contre les pays qui oppriment les femmes ?
On espérait des compagnons dans tous les sens du terme, mais dans la plupart des cas, nos hommes n’ont rien fait pour changer un système qui les favorise et nous non plus d’ailleurs. Et ils n’ont pas fait leur part. On s’insurge individuellement, nous congédions l’homme qui n’assure pas, mais aucune de nous n’a vraiment revendiqué collectivement sur l’inégalité persistante, nous avons laissé dire et penser que ce n’était pas le plus urgent. Nous sommes et victimes et complices de cet effritement de l’héritage de nos mères, mais maintenant ça suffit.
Nous assumons d’être qualifiées d’hystériques et nous sommes même contentes de l’être. Cette apathie, cette résignation douce nous a assez couté.
Pour les autres qualificatifs, ça se discute, mais pour mal baisées…. Comme nous le font remarquer les hommes, il y a vraiment une inégalité sur ce point, pour les femmes c’est quand elles veulent et sans avoir à sortir le grand jeu. Peut-être est-ce ça que les hommes veulent nous faire payer…