Pire: à ces avan­cées nous avons répondu : et moi je por­te­rai des talons hauts et je m’habille­rai en rose. Et je pré­ten­drai être “fémi­nine”, parce que les fémi­nis­tes, c‘est pas des fem­mes. Je ferai des enfants, le ménage et la vais­selle puis­que je suis éman­ci­pée main­te­nant, paraît-il. Je pren­drai un mi-temps pour m’occu­per des enfants, puis­que que je suis éman­ci­pée et que je suis deve­nue libre d’après ce qu’on me dit, et que l’éga­lité est déjà là, paraît-il, et que c’est mon mec qui trin­que depuis que les fémi­nis­tes sont allées trop loin. A tel point qu’aujourd’hui il est débous­solé, atteint jus­que dans sa viri­lité et je dois l’aider, le ras­su­rer, con­tac­ter le méde­cin pour lui et les enfants, le sou­te­nir et lui lais­ser du temps libre, car il a des cho­ses impor­tan­tes à dire et écrire pour sau­ver la pla­nète, le pou­voir d’achat, l’emploi… son bou­lot… con­voité par une femme.

M’enfin il fait « ma » vais­selle. C’est la preuve de chez la preuve que l’éga­lité est là. Pour­tant dès le pre­mier taf de ta vie active, c’est parti pour le har­cè­le­ment : du haut de leur mâle atti­tude, des col­lè­gues t’expli­quent que pour ton épa­nouis­se­ment IL faut que tu fas­ses des enfants. C’est la Nature de Lafâme de faire des enfants. Tu com­prends pas bien com­ment ça se fait qu’on te dise ça, alors que ta mère s’est bat­tue con­tre cette injonc­tion. En cas d’avor­te­ment, pareil : le méde­cin t’expli­que ton hor­loge bio­lo­gi­que, et essaie de te con­vain­cre de ne pas avor­ter, sauf : pour rai­son médi­cale ! Tu ne com­prends pas pour­quoi TA déci­sion serait remise en ques­tion.

Lors de la loi léga­li­sant l’avor­te­ment, les dépu­tés avaient voté un « oui mais » , pas­sage obligé devant une com­mis­sion prête à te faire la morale avant de te pas­ser l’aspi­ra­teur avec plus ou moins de déli­ca­tesse. Tu com­men­ces à com­pren­dre que l’éga­lité est un mythe. Alors tu fon­ces faire des con­tre-manif face à « SOS tout petits » pré­si­dée par Xavier d’Or ; une cin­quan­taine de Trans­Pé­dé­Goui­nes crient : “avor­te­ment, libre, gra­tuit et acces­si­ble !”. Pas une seule hétéro de ta géné­ra­tion n’est sur les lieux. Com­ment ça se fait ? Il parait que c’est l’éga­lité. Elles sont en train de se marier et de faire des enfants, de reven­di­quer la fémi­nine-atti­tude, de s’épi­ler de haut en bas, de déni­cher le der­nier p’tit top à la mode, de la lin­ge­rie sexy pour que leurs mecs qui n’en fou­tent pas une rame puis­sent les bai­ser ; et elles sont préoc­cu­pées par leur mec qui n’est pas capa­ble de dire un mot sur lui, et qui domine silen­cieu­se­ment. Sur­tout ne rien dire : la place est bonne.

Pen­dant ce temps là, il y a un de ces « petits mer­deux d’rap­peurs » qui t’expli­que com­ment ils vont « t’avor­ter à l’Opi­nel » ou te « Marie­Trin­ti­gner ». Au nom de la liberté d’expres­sion il est sou­tenu à fond par le Minis­tre de la Cul­ture. Tu sens bien, quand même, qu’il y a un truc qui clo­che. Mais c’est l’éga­lité et d’ailleurs ton mec fait « ta » vais­selle.  L’hôpi­tal Tenon ferme son cen­tre IVG mais tu n’es tou­jours pas avec les Trans­Pé­dé­Goui­nes pour défen­dre devant les grilles ton droit fon­da­men­tal à dis­po­ser libre­ment de ton corps, gra­ve­ment remis en cause.

Dans la rue, et aussi dans ta famille tu t’es faite insul­ter un paquet de fois, rabais­sée, humi­liée, tabas­sée, vio­lée. Ton seul tort: être du sexe fémi­nin. Pas une d’entre nous n’a pas subi un jour une des ces vio­len­ces miso­gy­nes, mais c’est juste la faute à pas de chance d’être tom­bée sur un « relou » , paraît-il. Tu approu­ves. Tous les hom­mes ne sont pas comme ça. 48 000 viols par an, ça fait 1 viol tou­tes les 10mn, en France. C’est une puni­tion col­lec­tive, une véri­ta­ble injonc­tion à ren­trer dans le rang de la domi­na­tion. Et si ça se trouve, elle l’a bien cher­ché, cette pute. Et l’autre salope là, elle vou­lait me piquer mon mec cette pétasse. Tu as inté­gré la miso­gy­nie, tu es divi­sée.

Dans cette cité d‘hom­mes, faite par et pour les hom­mes, tu te heur­tes à une dif­fi­cile évo­lu­tion de car­rière. Si tu n’y arri­ves pas c’est de ta faute, paraît-il. Pour­tant c’est le pla­fond de verre que tu te prends dans la poire. Tu décou­vres ce terme aujourd’hui. Éga­lité oblige ! Les hom­mes aussi ont des dif­fi­cul­tés, c’est la crise. Et tu pleu­res avec eux, tu pen­ses chô­meurs sans « e», et « pré­cai­res » au mas­cu­lin.

Tout ça, c’est pour­tant pas nou­veau, les fémi­nis­tes l’ont déjà ana­lysé, démon­tré, com­battu, dénoncé. Mais toi, que fais-tu ? Tu cra­ches abon­dam­ment sur un mou­ve­ment dont tu ne con­nais rien ; mais dont on t’a pré­senté les par­ti­ci­pan­tes comme une  bande « d’hys­té­ri­ques », « mal bai­sées », de  « les­bien­nes » et de « moches ». Sûr, ce n’est pas très flat­teur et toi, tu n’es pas comme elles. Pour­tant tu résis­tes, un peu, en pre­nant garde de ne pas te faire trai­ter de cas­tra­trice dès la pre­mière remar­que. Ce vio­lent mépris tu l’as déjà vécu, tu sais très bien que les hom­mes y ont très vite recours à la moin­dre remise en ques­tion de leurs pré­ro­ga­ti­ves, et tu vas l’évi­ter. Tes phra­ses n’inter­pel­lent plus per­sonne.

Toi, tu te dis que le fémi­nisme a eu des excès. Tu sais pas les­quels mais on te l’a dit. Tout le monde le dit, donc ça doit être vrai. Ton mec a dû te faire com­pren­dre que main­te­nant il est paumé, que sa mas­cu­li­nité en a pris un coup et que comme c’est l’éga­lité, bah main­te­nant faut réé­qui­li­brer les cho­ses. Eli­sa­beth Badin­ter le dit : il paraît que le fémi­nisme a fait “Fausse route”. Ton mec lit ce bou­quin. Tous les mecs lisent ce bou­quin et le bran­dis­sent comme une révé­la­tion. Il sont vic­ti­mes. Main­te­nant ce sont eux les vic­ti­mes. Tou­tes ces fem­mes qui exa­gè­rent lorsqu’elles par­lent des vio­len­ces ! Elles sont autant res­pon­sa­bles que leurs maris, paraît-il. Une dis­pute ça se fait à deux, elles l’ont cher­ché. Ils cognent leur femme, mais c’est par déses­poir, ils sont débous­so­lés, ils cognent. Et de toute façon, ceux qui osent cogner leur femme, ce sont tous des mecs de droite alcoo­li­sés comme « Ber­trand-Can­tat-qui-ne-l’a-pas-fait-exprès ». Quelle magni­fi­que soli­da­rité mas­cu­line. Les mecs de gau­che, ils nous le disent tous : ils ne sont pas comme les autres. D’ailleurs ils font « ta » vais­selle.

Toi tu n’as pas d’armes. Tu n’y pen­ses pas d’ailleurs. Petite on t’a offert des « jeux d’imi­ta­tion » : une machine à laver, un balai, une robe de mariée, une table à lan­ger. Lui, il a eu le mécano, le cos­tume de Bat­man et toute une pano­plie guer­rière. C’est à coup de poing, de tabou­ret, par trois bal­les dans la tête tirées à coup de fusil de chasse qu’il abat sa femme : elle vou­lait le quit­ter. Effa­rée devant cette réa­lité quo­ti­dienne de l’expres­sion la plus bru­tale de la haine envers les fem­mes, tou­tes les 55 heu­res une femme meurt sous les coups de son con­joint, tu dois pour­tant te jus­ti­fier. Éga­lité oblige ! Bien­tôt tu admets que 2 ou 3%  d’hom­mes aussi sont vic­ti­mes de vio­len­ces con­ju­ga­les de la part de fem­mes. Peut-être parce qu’elles se seraient défen­dues. Mais très vite tu rejet­tes l’hypo­thèse, il ne faut pas se bat­tre con­tre les hom­mes.

Ton père ton frère ton oncle ton mari ton voi­sin ton patron t’expli­quent que main­te­nant la société est fémi­ni­sée. Tu approu­ves, puis­que de ména­gère t’es pas­sée à secré­taire sans pour autant ne plus être ména­gère, mais ton mec fait « ta » vais­selle, ta mère n’a pas eu cette chance et tu mesu­res bien le pro­grès réa­lisé depuis, il fait 15 minu­tes de ménage en plus. Tu regar­des les ima­ges de l’assem­blée natio­nale, tu ne vois pas que c’est rem­pli à 85% d’hom­mes qui pren­nent des déci­sions pour rogner ta retraite,  ton congé mater­nité ; quel­ques vic­toi­res fémi­nis­tes que nous envient encore les fem­mes de pays voi­sins comme plus loin­tains. Éga­lité oblige ! Main­te­nant que tu tra­vailles ce doit être à éga­lité de trai­te­ment avec les hom­mes ; pour les salai­res ça coince un peu. Oui, là il reste un petit pro­grès à faire tu l’admets. Ton mec, lui pense qu’on y est pres­que à 30% près.

Arrive la qua­ran­taine, après 15 ans de vie com­mune, ton mec se tire avec une jeu­nette de 20 ans, te lais­sant sur le car­reau avec ton CDD à mi-temps. Elle aussi pense que les fémi­nis­tes exa­gè­rent et qu’elles sont allées trop loin. Il lui fera sans doute encore 2 gos­ses. Bien que tou­jours ins­crit dans la loi, le droit à l’avor­te­ment sera devenu inac­ces­si­ble, et la pilule con­tra­cep­tive pour les hom­mes, tu n’y as jamais pensé. De toute façon tu as assez de tra­cas avec la jus­tice pour faire pro­non­cer ton divorce dans lequel : Éga­lité oblige ! La jus­tice ton mari et toi même ne ver­ront aucun incon­vé­nient à ce que tu ne deman­des pas de pen­sion ali­men­taire ; puis­que secré­taire, tu gagnes ta vie de CDD en CDD à temps plus ou moins par­tiels.

Tu fais par­tie main­te­nant de ces nom­breux foyers de fem­mes iso­lées éle­vant seu­les leurs enfants. Tu n’auras pas de retraite et une misère d’allo­ca­tion parent isolé. Le plan­ning fami­lial à été déman­ti­bulé depuis belle lurette, les étu­des sur le genre et l’his­toire du fémi­nisme ne sont plus ensei­gnées l’uni­ver­sité. Tu seras soup­çon­née d’alié­ner tes enfants, de les édu­quer con­tre leur père, quand celui-ci te salira et se com­por­tera avec eux comme il ne peut plus le faire avec toi. SOS PAPA, une asso­cia­tion de pères réac­tion­nai­res fait du lob­bying à tous les niveaux, mais ça tu ne le croi­ras jamais, tu te sens cou­pa­ble.

Le mas­cu­li­nisme d’état exprime toute sa soli­da­rité envers cha­que homme « aban­donné » par sa femme, envers cha­que homme accusé de viol. Ils sont d’un sou­tien sans faille, d’une hypo­cri­sie sans com­plexe dès qu’il s’agit de con­trer cette fameuse cupi­dité des fem­mes qui ne pen­se­raient qu’à leur con­fis­quer leur argent, leur bou­lot, leur pou­voir, leur viri­lité. Ton der­nier recours serait de te remet­tre sous la coupe d’un homme, n’importe lequel, pourvu qu’il puisse te “pro­té­ger”, et, comme beau­coup, tu n’envi­sa­ges que le mariage pour seule issue. Retour aux années 60, avant la seconde vague du fémi­nisme. Le sys­tème patriar­cal aura mis 40 ans à récu­pé­rer son auto­rité, sans lais­ser de tra­ces appa­ren­tes, tout en dou­ceur. De cette recon­duc­tion insi­dieuse de la domi­na­tion mas­cu­line, de cette révo­lu­tion con­ser­va­trice, réac­tion­naire, il fau­dra si rien ne bouge dès à pré­sent, plu­sieurs géné­ra­tions pour récu­pé­rer des tex­tes tom­bés dans l’oubli, épar­pillés, détruits, témoi­gnant de la perte de tous nos droits.

Le fémi­nisme est un éter­nel recom­men­ce­ment.