Edgar Morin, co-fon­da­teur de socia­lisme et bar­ba­rie après la répres­sion de 1956 en Hon­grie, tombé depuis dans les eaux con­sen­suel­les de la social-démo­cra­tie, retrouve pour la nou­velle année une verve théo­ri­que inté­res­sante (Le Mondedu 11/ 01/ 10). Il prône, plu­tôt que la révo­lu­tion, la « méta­mor­phose » de nos socié­tés.

Accep­tons le mot. Loin de la « fin de l’his­toire » du libé­ral Fukuyama, il croit aux capa­ci­tés créa­tri­ces de l’huma­nité. Tout com­mence tou­jours par une inno­va­tion, un nou­veau mes­sage déviant, mar­gi­nal, modeste, sou­vent invi­si­ble aux con­tem­po­rains…

Il existe sur tous les con­ti­nents un bouillon­ne­ment créa­tif, une mul­ti­tude d’ini­tia­ti­ves loca­les dans le sens de la régé­né­ra­tion éco­no­mi­que ou sociale ou poli­ti­que, etc.

S’il faut que se cons­ti­tue une cons­cience de Terre-Patrie, il faut aussi pro­mou­voir, de façon démon­dia­li­sante, l’ali­men­ta­tion de proxi­mité, les arti­sa­nats de proxi­mité, les com­mer­ces de proxi­mité, le maraî­chage de proxi­mité, les com­mu­nau­tés loca­les et régio­na­les…

Le très sérieux (et, avant la crise finan­cière, très libé­ral et moné­ta­riste) Monde de l’éco­no­mie titre le 15/12/09 :

Par­ta­ger autre­ment le pou­voir dans l’entre­prise : juris­tes et experts sug­gè­rent de limi­ter le pou­voir des action­nai­res dans les gran­des fir­mes au béné­fice des sala­riés.

L’absence de res­pon­sa­bi­lité des action­nai­res réu­nis en société ano­nyme, leur per­met de per­ce­voir les béné­fi­ces de la per­for­mance sans ris­quer les per­tes de valeur sociale ou envi­ron­ne­men­tale) que l’acti­vité de l’entre­prise engen­dre… (Antoine Rever­chon)

Les sta­tuts de la société ano­nyme peu­vent spé­ci­fier que le con­seil d’admi­nis­tra­tion accueille des repré­sen­tants des sala­riés (à l’ins­tar des con­seils de sur­veillance alle­mands depuis 1952), ou que les sala­riés demeu­rent les prin­ci­paux asso­ciés de la société (SCOP) … (Blan­che Segres­tin)

Pierre Lar­rou­tou­rou (Le Monde du 14/1/10): C’est seu­le­ment en don­nant au plus grand nom­bre un emploi et une vraie capa­cité de négo­cia­tion sur les salai­res qu’on sor­tira de la crise.

Michel Onfray revi­site sur Inter­net la tra­di­tion anar­chiste en sou­li­gnant la mul­ti­pli­cité de ses expres­sions his­to­ri­ques au sein d’un mes­sage glo­bal de libé­ra­tion. Chez Fou­cault, Bour­dieu, Deleuze, il voit un post anar­chisme qui con­teste l’échec pla­né­taire du libé­ra­lisme comme celui du com­mu­nisme devenu sta­li­nien dans la mons­truo­sité de sa pro­li­fé­ra­tion éta­ti­que. Le post anar­chisme agit, incarne, tra­vaille sur le ter­rain, il tâche de réa­li­ser son idéal anar­chiste, puis il adapte, modi­fie, pré­cise les con­te­nus de sa doc­trine en fonc­tion de la résis­tance du monde à l’appli­ca­tion de sa pen­sée.

Sans doute esca­mote-t-il le dif­fi­cile mais iné­vi­ta­ble affron­te­ment à la poli­ti­que réelle dans son actuelle sclé­rose mani­pu­la­trice. On ne peut reje­ter naï­ve­ment l’héri­tage des ins­ti­tu­tions approu­vées par l’immense majo­rité des citoyens même si, simul­ta­né­ment, le devoir est d’en cri­ti­quer les défauts fla­grants et de se bat­tre aussi à l’inté­rieur.

Alain Badiou, même­ment, prône le basisme mais en exa­gé­rant son pro­pos jusqu’au refus des élec­tions et des par­tis. Il en reste au bizarre ana­chro­nisme d’un fidéisme maoïste, lequel ne résiste pas à son ana­lyse his­to­ri­que comme sor­dide règle­ment de compte entre archéos et néo­li­bé­raux du PCC…

José Bové regrette la fas­ci­na­tion de la gau­che pour le cor­po­ra­tisme fonc­tion­na­risé mais c’est pour sui­vre Cohn Ben­dit dans le marais cen­triste…

Tour­nant déci­sif ? Le PC vend le siège de l’Huma à la sous-pré­fec­ture (fabu­leux des­tin pour l’œuvre d’Oscar N !). Il ose cepen­dant par­tir aux régio­na­les avec la gau­che radi­cale, sans le PS. ( à sui­vre…)

Les édi­tions Syl­lepse pré­pa­rent pour mai 2010 un ouvrage col­lec­tif sur l’auto­ges­tion.

Habi­tants et archi­tec­tes unis vien­nent après cinq ans de lutte, de bat­tre l’ensem­ble de la classe poli­ti­que, de Braoue­zec à Bar­to­lone et Bor­loo, en obte­nant à Pier­re­fitte un référé qui blo­que la scan­da­leuse démo­li­tion du quar­tier des Poè­tes, remar­qua­ble exem­ple d’urba­nisme à visage humain dont le seul tort était d’abri­ter 80 % de migrants.

Le regretté Daniel Ben­saïd avait con­sa­cré dans son livre com­mun avec Besan­ce­not un cha­pi­tre à défi­nir les pers­pec­ti­ves de l’auto­ges­tion dans les entre­pri­ses et les quar­tiers. Et aussi Cour­tot, Cor­cuff, Samary, etc. Sans omet­tre natu­rel­le­ment les Alter­na­tifs Rou­ges et Verts…

D’où vient donc que la pres­que una­ni­mité des par­tis de la gau­che extrême reven­di­quent, comme le NPA, de façon étroi­te­ment cor­po­ra­tiste et tota­le­ment insen­sée, l’embau­che d’un mil­lion de fonc­tion­nai­res, la créa­tion d’une ban­que d’état uni­que, une pla­ni­fi­ca­tion à la sovié­ti­que ? Le monde entier tend à amai­grir le para­si­tisme d’Etat. Ce n’est pas parce que l’hyper­li­bé­ra­lisme en fait le moyen sor­dide d’amé­lio­rer son taux de pro­fit que cette ten­dance n’exprime pas aussi une néces­sité objec­tive de la société moderne dont, avec l’auto­ges­tion, tous les citoyens seraient les béné­fi­ciai­res : le dépé­ris­se­ment de l’Etat est le corol­laire de l’auto­ges­tion. L’Etat et sa bureau­cra­tie plé­tho­ri­que sont oppres­sifs par nature, comme le capi­tal, ils pèsent comme un second exploi­teur sur la société civile. Un mar­ché pro­gres­si­ve­ment socia­liste, dont la « méta­mor­phose » serait con­trô­lée par les citoyens à la source, est la seule voie via­ble d’une trans­for­ma­tion posi­tive de l’orga­ni­sa­tion humaine.

Le sou­tien des lut­tes défen­si­ves des fonc­tion­nai­res con­tre les atta­ques sar­ko­zys­tes ne con­tre­dit en rien l’effort pour les libé­rer eux aussi de l’oppres­sion bureau­cra­ti­que.

Outre la mul­ti­pli­ca­tion des micros pri­ses de pou­voir, il con­vient, dans le débat démo­cra­ti­que, de pro­po­ser dès aujourd’hui les mesu­res légis­la­ti­ves pré­ci­ses et réa­lis­tes qui ouvrent dans un Etat en pro­ces­sus de dépé­ris­se­ment, les champs légaux de l’auto­ges­tion cons­ti­tuante :

  1. exten­sion immé­diate du pou­voir des comi­tés d’entre­pri­ses ou des con­seils de sur­veillance, con­tre les délo­ca­li­sa­tions, le chô­mage les pol­lu­tions, les aven­tu­res finan­ciè­res, pour l’amé­lio­ra­tion des salai­res et une orien­ta­tion sage­ment con­trô­lée des pro­duc­tions,
  2. décen­tra­li­sa­tion dans les quar­tiers de la démo­cra­tie muni­ci­pale - par­tout un élu pour deux cents élec­teurs - pour accroî­tre le nom­bre de con­seillers mili­tants qui con­trô­lent effi­ca­ce­ment les mai­res rota­tifs et les roua­ges éta­ti­ques, en dégon­flant leur mate­las bureau­cra­ti­que et média­ti­que.
Il fau­dra plus d’une hiron­delle pour qu’un prin­temps des peu­ples refleu­risse et mette fin au pou­voir des 100 famil­les qui pos­sè­dent héré­di­tai­re­ment le CAC 40 en s’appuyant sur l’Etat bureau­cra­ti­que. Mul­ti­plions les nids et les niches qui fas­sent éclore l’auto­ges­tion !

Jean-Pierre Lefeb­vre, urba­niste, tou­jou la, jan­vier 2010