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Une phi­lo­so­phie de la riva­lité (ou l’éter­nel retour de la con­tra­riété)

« Il faut savoir que la guerre est com­mune, la jus­tice dis­corde, que tout se fait et se détruit par dis­corde. »
<(Héra­clite - Frag. 80)/span>

« Con­tre Socrate, Nietz­sche exprime l’iro­nie et la haine [NDLR : cf. Le Cré­pus­cule des ido­les – Le pro­blème de Socrate] ; mais le secret au sujet de Socrate est sans doute la recon­nais­sance d’une parenté spi­ri­tuelle entre eux. Nietz­sche n’avoue-t-il pas se bat­tre sans arrêt con­tre Socrate qui lui est si pro­che ? Leur parenté d’esprit ne lui échappe pas. C’est pour Nietz­sche le pre­mier phi­lo­so­phe à phi­lo­so­pher sur la vie […] Nietz­sche recon­naît en Socrate un pro­phète cons­cient de sa mis­sion. »(Angèle Kre­mer-Marietti – De la phi­lo­lo­gie à la généa­lo­gie.)

« J’ai donné à enten­dre de quelle façon Socrate fas­cine : il sem­blait être un méde­cin, un sau­veur. Est-il néces­saire de mon­trer encore l’erreur qui se trou­vait dans sa croyance en la « rai­son à tout prix » ? — C’est une dupe­rie de soi de la part des phi­lo­so­phes et des mora­lis­tes que de s’ima­gi­ner sor­tir de la déca­dence en lui fai­sant la guerre. Y échap­per est hors de leur pou­voir : ce qu’ils choi­sis­sent comme remède, comme moyen de salut, n’est qu’une autre expres­sion de la déca­dence — ils ne font qu’en chan­ger l’expres­sion, ils ne la sup­pri­ment point. Le cas de Socrate fut un malen­tendu ; toute la morale de per­fec­tion­ne­ment, y com­pris la morale chré­tienne, fut un malen­tendu… La plus vive lumière, la rai­son à tout prix, la vie claire, froide, pru­dente, cons­ciente, dépour­vue d’ins­tincts, en lutte con­tre les ins­tincts ne fut elle-même qu’une mala­die, une nou­velle mala­die — et nul­le­ment un retour à la « vertu », à la « santé », au bon­heur… Être forcé de lut­ter con­tre les ins­tincts — c’est là la for­mule de la déca­dence : tant que la vie est ascen­dante, bon­heur et ins­tinct sont iden­ti­ques. » (Nietz­sche – Le cré­pus­cule des ido­les – Le pro­blème de Socrate, § 11.)

Dans la com­pa­gnie d’Épi­cure : « Oui, je suis fier de voir le carac­tère d’Épi­cure d’une façon peut-être dif­fé­rente de celle de tout le monde, et de jouir de l’Anti­quité, comme d’un bon­heur ves­pé­ral, cha­que fois que je lis ou entends quel­que chose de lui ; - je vois son œil errer sur de vas­tes mers blan­châ­tres, sur des falai­ses où repose le soleil, tan­dis que de grands et de petits ani­maux s’ébat­tent sous ses rayons, sûrs et tran­quilles comme cette clarté et ces yeux mêmes. Un pareil bon­heur n’a pu être inventé que par quelqu’un qui souf­frait sans cesse, c’est le bon­heur d’un œil qui a vu s’apai­ser sous son regard la mer de l’exis­tence, et qui main­te­nant ne peut pas se las­ser de regar­der la sur­face de cette mer, son épi­derme mul­ti­co­lore, ten­dre et fris­son­nant : il n’y eut jamais aupa­ra­vant pareille modes­tie de la volupté. » (Nietz­sche – Le Gai Savoir – Livre pre­mier - § 45.)

Con­tre Épi­cure : « Il n’est pas vrai que l’homme recher­che le plai­sir et fuit la dou­leur : on com­prend avec quel pré­jugé illus­tre je romps ici []. Le plai­sir et la dou­leur sont des con­sé­quen­ces, des phé­no­mè­nes con­co­mi­tants ; ce que veut l’homme, ce que veut la moin­dre par­celle d’un orga­nisme vivant, c’est un accrois­se­ment de puis­sance. Dans l’effort qu’il fait pour le réa­li­ser, le plai­sir et la dou­leur se suc­cè­dent ; à cause de cette volonté, il cher­che la résis­tance, il a besoin de quel­que chose qui s’oppose à lui » que Nietz­sche traite par­fois – après avoir salué le thé­ra­peute de l’âme - de pré­cur­seur du chris­tia­nisme : « Épi­cure un déca­dent typi­que : Pour la pre­mière fois reconnu comme tel par moi. La crainte de la dou­leur, même de la dou­leur infi­ni­ment petite, elle ne peut finir autre­ment que dans une reli­gion de l’amour… » (Nietz­sche – L’Anté­christ - § 30.)

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« Quelle que soit la valeur que l’on attri­bue à ce qui est vrai, véri­di­que, désin­té­ressé il se pour­rait bien qu’il faille recon­naî­tre à l’appa­rence, à la volonté d’illu­sion, à l’égoïsme et au désir une valeur plus grande et plus fon­da­men­tale par rap­port à la vie. » (Nietz­sche - Par delà le bien et le mal - Cha­pi­tre I. - Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes - § 2.)

(Héra­clite – frag. 2) [1] « Aussi faut-il sui­vre le (logos) com­mun ; mais quoiqu’il soit com­mun à tous,la plu­part vivent comme s’ils avaient une intel­li­gence à eux. » (NDLR : je sou­li­gne.)

« La plu­part vivent comme s’ils avaient une intel­li­gence à eux. »

Étape ultime de la mala­die ? Ou patient ayant atteint le stade ter­mi­nal ?… comme dit la con­fré­rie médi­cale. (Nous som­mes pour­tant reve­nus au VIème siè­cle av. NE !) Mal con­sub­stan­tiel à l’espèce sapiens-sapiens, alors ! Forme prin­ci­pielle de l’hubris ?

Atten­tion ! ter­rain glis­sant… et miné. Nous l’avons vu dans le cha­pi­tre inau­gu­ral con­sa­cré à Anaxi­man­dre, l’ami et l’élève de Tha­lès. Mais l’ombre du péché ori­gi­nel qui plane sur nous depuis Augus­tin d’Hip­pone (IVème siè­cle de NE) doit-elle nous arrê­ter et nous empê­cher de trai­ter cette ques­tion ?

Nous pour­rions réexa­mi­ner tous les points abor­dés jusqu’ici à l’aune de l’homo indi­vi­dua­lis – et éco­no­mi­cus - moderne : qui s’ima­gine dési­rer libre­ment, être affran­chi des règles de la com­mu­nauté, ne rien devoir à per­sonne, être à lui seul sa pro­pre mesure et la mesure de toute chose, véri­ta­ble éta­lon post-moderne… nous som­mes loin du logos xunos !…

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« La croyance fon­da­men­tale des méta­phy­si­ciens c’est l’idée de l’oppo­si­tion des valeurs. »

… Mais aussi inter­ro­ger Mon­sieur Nietz­sche sur ses rela­tions avec Mon­sieur Wag­ner. Est-ce aussi sim­ple que ce qu’il nous en théo­rise ? Com­ment peut-on pas­ser d’une admi­ra­tion aussi éper­due à une détes­ta­tion non moins éter­nelle, puis­que le Cas Wag­ner ne ces­sera d’ali­men­ter la vie et les écrits du dis­ci­ple écon­duit ? Est-ce trop licen­cieux que d’oser cette hypo­thèse qui ne sied pas à d’aussi nobles per­son­na­ges ? Peut-on sérieu­se­ment pré­fé­rer l’auteur de Car­men à celui de Tris­tan, je veux dire : met­tre ces deux types de musi­que sur le même plan ? Les com­pa­rer ? Quand on est soi-même musi­cien…

N’avons-nous pas là, au con­traire, un type exem­plaire de riva­lité entre, sans doute, les deux hom­mes-artis­tes les plus doués et les plus brillants de leur épo­que, cha­cun dans leur domaine, et ce, pour long­temps encore après leur exis­tence ?

Nietz­sche, tra­queur inlas­sa­ble du res­sen­ti­ment, qui poussa l’explo­ra­tion de ce con­cept fécond dans tous les recoins où niche la morale, où elle s’engen­dra et con­ti­nue de s’engen­drer, a « oublié » de la débus­quer en lui-même ! D’où découla, d’ailleurs, dans son tra­vail phi­lo­so­phi­que, un retour des oppo­si­tions : dis­so­cia­tion entre Apol­lon et Dio­ny­sos, dès ses pre­miers écrits, notam­ment « La Nais­sance de la tra­gé­die » (dédiée à Wag­ner),… pour ter­mi­ner par les billets signés Dio­ny­sos ou le Cru­ci­fié (alter­na­ti­ve­ment), vers la fin de sa vie cons­ciente. (Sans rien dire de ceux signés Dio­ny­sos (alias Nietz­sche) adres­sés à Ariane (Cosima Wag­ner) !

N’y a-t-il pas là quel­que piste féconde pour la com­pré­hen­sion de l’œuvre nietz­schéenne ? Ico­no­claste ? Sans doute. Mais l’auteur de Zara­thous­tra ne dési­rait-il pas ce type de « dis­ci­ples » - qui n’en soient pré­ci­sé­ment pas ? Ne fût-il pas un phi­lo­so­phe-psy­cho­lo­gue son­deur des tré­fonds de l’âme humaine ? Un adepte du soup­çon ?

Peut-on pen­ser que sa bio­gra­phie et les rela­tions qu’il entre­tint avec ses « ami-e-s », rem­plies de struc­tu­res trian­gu­lai­res sur fond de rap­ports « domi­nant-dominé », soient com­plè­te­ment étran­gè­res au tra­vail de décryp­tage opéré par l’auteur de la Généa­lo­gie de la morale ? D’où lui sont venues tou­tes ces idées, ces intui­tions qu’il a su ren­dre si fécon­des, sinon de son exis­tence… Il est le pre­mier à recon­naî­tre cette source : toute phi­lo­so­phie s’incarne dans une bio­gra­phie. (Cf. pré­face du Gai Savoir.)

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« L’IMMO­RA­LISTE PARLE. — Rien n’est plus con­traire aux goûts du phi­lo­so­phe que l’homme en tant qu’il désire… S’il ne voit l’homme que dans ses actions, s’il voit cet ani­mal le plus brave, le plus rusé et le plus endu­rant, égaré même dans des détres­ses inex­tri­ca­bles, com­bien admi­ra­ble lui paraît l’homme ! Il l’encou­rage encore… Mais le phi­lo­so­phe méprise l’homme qui désire, et aussi celui qui peut paraî­tre dési­ra­ble — et en géné­ral toute dési­ra­bi­lité, tous les idéaux de l’homme. Si un phi­lo­so­phe pou­vait être nihi­liste, il le serait parce qu’il trouve le néant der­rière tous les idéaux. Et pas même le néant, — mais seu­le­ment ce qui est futile, absurde, malade, fati­gué, toute espèce de lie dans le gobe­let vidé de son exis­tence… L’homme qui est si véné­ra­ble en tant que réa­lité, pour­quoi ne mérite-t-il point d’estime lorsqu’il désire ? Faut-il qu’il con­tre­ba­lance ses actions, la ten­sion d’esprit et de volonté qu’il y a dans toute action, par une para­ly­sie dans l’ima­gi­naire et dans l’absurde ? — L’his­toire de ses désirs fut jusqu’à pré­sent la par­tie hon­teuse [2] de l’homme. Il faut se gar­der de lire trop long­temps dans cette his­toire. Ce qui jus­ti­fie l’homme, c’est sa réa­lité, elle le jus­ti­fiera éter­nel­le­ment. Et com­bien plus de valeur a l’homme réel, si on le com­pare à un homme quel­con­que qui n’est que tissu de désirs, de rêves, de puan­teurs et de men­son­ges ? avec un homme idéal quel­con­que ?… Et ce n’est que l’homme idéal qui soit con­traire au goût du phi­lo­so­phe. » Nietz­sche – Le Cré­pus­cule des ido­les – Flâ­ne­ries inac­tuel­les, § 32.

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« Mais lais­sons-là [un ins­tant] Mon­sieur Nietz­sche. » (cf. pré­face au Gai Savoir § 2.)

Le plus pro­fond de la pen­sée humaine et, en par­ti­cu­lier, de la pen­sée grec­que ancienne ne réside-t-il pas dans sa poé­sie et ses tra­gé­dies ? Ne sont-elles pas la quin­tes­sence du drame humain : « Nom­breu­ses sont les cho­ses ter­ri­bles, mais rien n’est plus ter­ri­ble que l’homme. » (Sopho­cle - Anti­gone.)

En forme d’hom­mage à ce som­met de l’éla­bo­ra­tion de la pen­sée humaine et afin d’« illus­trer » quel­ques notions que nous avons ren­con­trées, le pro­chain épi­sode de notre petit feuille­ton phi­lo­so­phi­que sera entiè­re­ment dédié à la lec­ture d’un extrait de « Les Per­ses » d’Eschyle.


2 En fran­çais dans le texte