Qui peut décem­ment nier que « la bête immonde » est de nou­veau bien vivante en des endroits du « vieux con­ti­nent » de plus en plus nom­breux. Non con­ten­tes d’être déjà impuis­san­tes à por­ter remède à la crise éco­no­mi­que, les clas­ses poli­ti­ques euro­péen­nes jouent dan­ge­reu­se­ment avec le pen­chant popu­laire con­sis­tant à accu­ser l’étran­ger pau­vre de tous les maux. Elles ne le font pas tou­tes au der­nier degré mais tou­tes le font. On a com­mencé par affir­mer qu’il exis­tait en nos socié­tés émi­nem­ment démo­cra­ti­ques des pro­fi­teurs. Des riches s’enri­chis­sant sur le dos courbé des pau­vres ? Que nenni ! Des pau­vres pri­vés d’emploi pré­ten­du­ment res­pon­sa­bles de leur inac­ti­vité, négli­geant de se lever tôt comme les gens hon­nê­tes et cou­ra­geux, osant pour­tant se ser­vir des pro­tec­tions de l’État social en perte de vitesse pro­gram­mée. Une fois que les opi­nions publi­ques sofres­se­ment et cha­za­le­ment influen­ça­bles sont majo­ri­tai­re­ment con­vain­cues que la société entre­tient une foule de pro­fi­teurs, le dis­cours sur le Pro­fi­teur venu d’on ne sait où passe comme une let­tre à la poste. Sans effort, on affirme ensuite que l’iden­tité natio­nale est en péril et qu’il est urgent et vital d’en débat­tre. Il fau­drait pour­tant se sou­ve­nir d’un ancien appel à l’idée d’espace vital. C’était un autre ava­tar de notre His­toire. C’était déjà en Europe. L’issue en fut fatale pour des mil­lions d’hom­mes, de fem­mes et d’enfants.

M. Bes­son épouse cons­cien­cieu­se­ment son épo­que, au prix du men­songe et de la mal­hon­nê­teté. Mais pas au prix du renon­ce­ment d’idées pre­miè­res comme cer­tains obser­va­teurs mal avi­sés le sup­po­sent en réfé­rence à son ancienne appar­te­nance au Parti Socia­liste. Cet homme n’a renoncé à rien. Il n’a jamais été géné­reux. Il atten­dait son heure. Elle est enfin venue. Ce qui est trou­blant dans sa paren­thèse « socia­liste », c’est qu’on le laissa faire, se cons­truire une per­son­na­lité grâce à des fonc­tions res­pec­ta­bles au sein du deuxième parti de France. Il y était l’un des éco­no­mis­tes en chef, en charge de l’impor­tante ques­tion de l’emploi. Et per­sonne n’aurait rien remar­qué de sa pos­ture plus que droi­tière ? Un parti fran­che­ment ancré à gau­che n’aurait assu­ré­ment pas laissé pas­ser ça. C’est bien qu’il y avait là des iden­ti­tés de vues sur des sujets essen­tiels. Ainsi naît et pros­père une crise morale, par con­ta­gion des idées sales et affai­blis­se­ment pro­gres­sif des capa­ci­tés à y résis­ter. C’est d’abord à l’aune de l’indif­fé­rence au chô­mage et à la souf­france au tra­vail que le tri­bu­nal de l’His­toire jugera un jour ces hom­mes-là pour com­pren­dre com­ment ils purent dans une Europe poten­tiel­le­ment riche éta­blir un tri mor­ti­fère entre des êtres humains.

Un jour du début de l’année 2010 vint Rosarno. Dans cette ville de Cala­bre où la ‘Ndran­gheta, la plus san­glante des mafias ita­lien­nes, orga­nise la tota­lité du tra­vail au noir de l’agri­cul­ture, la popu­la­tion autoch­tone s’est déchaî­née con­tre des tra­vailleurs immi­grés ayant osé se rebel­ler con­tre leur sort misé­ra­ble. Cette chasse à l’étran­ger a fait des dizai­nes de bles­sés parmi les immi­grés. Des cen­tai­nes d’autres ont fui la région avant que Roberto Maroni, le Minis­tre de l’Inté­rieur issu de l’extré­miste Ligue du Nord, annonce l’expul­sion des tra­vailleurs étran­gers impli­qués dans les évè­ne­ments. Payés vingt euros par jour pour douze ou qua­torze heu­res de tra­vail à récol­ter les agru­mes, ce sont eux que l’on dési­gne comme les cou­pa­bles. Bien sûr, la plu­part des Ita­liens sont trau­ma­ti­sés par l’affaire. Cer­tes, Benoît 16 a pro­testé. Mais, cette affaire dépasse de loin la Cala­bre, elle con­cerne tous les Euro­péens. Sur fond de déli­te­ment social géné­ra­lisé, on n’osera pas met­tre sa main au feu que cela ne puisse se pro­duire ailleurs demain. Chez nous, les tra­vailleurs sans papiers surex­ploi­tés sont pour l’ins­tant plus que doci­les. Qu’il leur prenne la mau­vaise idée de per­dre leur calme… M. Bes­son saura leur rap­pe­ler que les lois de la Répu­bli­que que le patro­nat ne res­pecte que trop peu ne sau­raient être trans­gres­sées par des indi­vi­dus que la France ne fait que tolé­rer sur son sol.

Le débat offi­ciel sur l’iden­tité natio­nale orches­tré depuis deux mois par M. Bes­son a libéré la parole, sou­vent pour le pire des dis­cours. Le ris­que est grand désor­mais que la parole ne suf­fise plus aux fran­ges de la popu­la­tion « blan­che » les plus promp­tes à châ­tier les cou­pa­bles qui leur sont dési­gnés.