Brève balade dans le cime­tière des chiens

(inter­mezzo)

« Il entrait au théâ­tre à con­tre-cou­rant des gens qui sor­taient : Comme on lui en avait demandé la rai­son, il disait : ”Tout au long de ma vie, c’est ce que je m’efforce de faire.” » (Dio­gène Laërce, Vies et doc­tri­nes des phi­lo­so­phes illus­tres, VI, 64. - cha­pi­tre con­sa­cré à Dio­gène de Sinope et aux cyni­ques.)

« Dio­gène répé­tait à cor et à cri que la vie accor­dée aux hom­mes par les dieux est une vie facile, mais que cette faci­lité leur échappe, car ils recher­chent gâteaux de miel, par­fums et autres raf­fi­ne­ments du même genre. » (D.L., op. cit. VI. 44.)

« Pla­ton avait défini l’homme comme un ani­mal bipède sans plu­mes et la défi­ni­tion avait du suc­cès ; Dio­gène pluma un coq et l’amena à l’école de Pla­ton. ” Voilà, dit-il, l’homme de Pla­ton ! ” D’où l’ajout que fit Pla­ton à sa défi­ni­tion : ” et qui a des ongles plats ”. » (D.L., op. cit. VI, 40.)

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« Il est anor­mal, disait Antis­thène, que du bon grain l’on sépare l’ivraie et qu’à la guerre on laisse de côté les bons à rien, mais que dans la vie poli­ti­que on n’écarte pas les scé­lé­rats. » (D.L., op. cit. VI, 6.)

« La vertu relève des actes, elle n’a besoin ni de longs dis­cours ni de con­nais­san­ces. »

« Le sage réglera sa vie de citoyen, non point selon les lois éta­blies, mais selon la loi de la vertu. » (Antis­thène in D.L., op. cit. VI, 11.)

« Prê­ter atten­tion à nos enne­mis, car ils sont les pre­miers à se ren­dre compte de nos erreurs. »

« À l’homme et à la femme appar­tient la même vertu. » (Antis­thène in D.L., op. cit. VI, 12.)

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« Selon Dio­clès, c’est parce que son père qui tenait la ban­que publi­que avait fal­si­fié la mon­naie que Dio­gène s’exila. » (D.L., op. cit. VI, 20.) [1]

[Leçon que retien­dra le trans­mu­ta­teur de tou­tes les valeurs.]

« Au cours d’un repas, des gens lui lan­çaient des os comme à un chien ; lui, avec désin­vol­ture, leur pissa des­sus comme un chien. » (Dio­gène in D.L., op. cit. VI, 46.)

« Comme on lui deman­dait pour­quoi les gens font l’aumône aux men­diants et non aux phi­lo­so­phes, il répon­dit : ” Parce qu’ils crai­gnent de deve­nir un jour boi­teux et aveu­gles, jamais ils ne crai­gnent de deve­nir phi­lo­so­phes. ” » (Dio­gène in D.L., op. cit. VI, 56.)

« Comme on lui deman­dait si la mort est un mal il répon­dit : ” Com­ment pour­rait-elle être un mal, elle que nous ne sen­tons pas quand elle est là ? ” ». (Dio­gène in D.L., op. cit. VI, 68.) [où l’on retrouve le deuxième remède du tetra phar­ma­kon d’Épi­cure.]

« Tout comme les gens qui se sont accou­tu­més à une vie de plai­sir trou­vent déplai­sant de pas­ser au style de vie opposé, de même ceux qui se sont exer­cés au style de vie opposé, éprou­vent à mépri­ser les plai­sirs un plai­sir plus grand que ces plai­sirs eux-mêmes. Tel était le lan­gage que tenait Dio­gène et de toute évi­dence il y con­for­mait ses actes, fal­si­fiant réel­le­ment la mon­naie, n’accor­dant point du tout la même valeur aux pres­crip­tions de la loi qu’à cel­les de la nature, disant qu’il menait pré­ci­sé­ment le même genre de vie qu’Héra­clès, en met­tant la liberté au-des­sus de tout. » (Dio­gène in D.L., op. cit. VI, 71.) [voir éga­le­ment la filia­tion avec Épi­cure, mais aussi Aris­tippe de Cyrène.]

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«  Il [Antis­thène] com­mença par écou­ter le rhé­teur Gor­gias. […] Plus tard, il entra en rela­tion avec Socrate et de son con­tact tira un tel pro­fit qu’il exhor­tait ses dis­ci­ples à deve­nir ses con­dis­ci­ples auprès de Socrate, dont il emprunta la fer­meté d’âme et imita l’impas­si­bi­lité, ouvrant ainsi, le pre­mier, la voie au cynisme. » (D.L., op. cit. VI, 2.)

[Peut-être un élé­ment de réponse à une ques­tion que nous nous posionsau début de cet écrit con­cer­nant la bio­gra­phie de Socrate est-il con­tenu ici ? En tout état de cause la filia­tion paraît évi­dente pour ce qui est du choix de mener une exis­tence phi­lo­so­phi­que.]

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Inci­pit… (tragœ­dia ?)

(où l’on voit que l’œuvre dépasse par­fois le créa­teur)

4. Erreur des cau­ses ima­gi­nai­res.

« —Pour pren­dre le rêve comme point de départ : à une sen­sa­tion déter­mi­née, par exem­ple celle que pro­duit la loin­taine déto­na­tion d’un canon, on sub­sti­tue après coup une cause (sou­vent tout un petit roman dont natu­rel­le­ment la per­sonne qui rêve est le héros). La sen­sa­tion se pro­longe pen­dant ce temps, comme dans une réso­nance, elle attend en quel­que sorte jusqu’à ce que l’ins­tinct de cau­sa­lité lui per­mette de se pla­cer au pre­mier plan — non plus doré­na­vant comme un hasard, mais comme la « rai­son » [2] d’un fait. Le coup de canon se pré­sente d’une façon cau­sale dans un appa­rent ren­ver­se­ment du temps. Ce qui ne vient qu’après, la moti­va­tion, sem­ble arri­ver d’abord, sou­vent avec cent détails qui pas­sent comme dans un éclair, le coup suit… Qu’est-il arrivé ? Les repré­sen­ta­tions qui pro­dui­sent un cer­tain état de fait ont été mal inter­pré­tées comme les cau­ses de cet état de fait. — En réa­lité nous fai­sons de même lors­que nous som­mes éveillés. La plu­part de nos sen­ti­ments géné­raux — toute espèce d’entrave, d’oppres­sion, de ten­sion, d’explo­sion dans le jeu des orga­nes, en par­ti­cu­lier l’état du nerf sym­pa­thi­que — pro­vo­quent notre ins­tinct de cau­sa­lité : nous vou­lons avoir une rai­son pour nous trou­ver en tel ou tel état, — pour nous por­ter bien ou mal. Il ne nous suf­fit jamais de cons­ta­ter sim­ple­ment le fait que nous nous por­tons de telle ou telle façon : nous n’accep­tons ce fait, — nous n’en pre­nons cons­cienceque lors­que nous lui avons donné une sorte de moti­va­tion. — La mémoire qui, dans des cas pareils, entre en fonc­tion sans que nous en ayons cons­cience, amène des états anté­rieurs de même ordre et les inter­pré­ta­tions cau­sa­les qui s’y rat­ta­chent, — et nul­le­ment leur cau­sa­lité véri­ta­ble. Il est vrai que d’autre part la mémoire entraîne aussi la croyance que les repré­sen­ta­tions, que les phé­no­mè­nes de cons­cience accom­pa­gna­teurs ont été les cau­ses. Ainsi se forme l’habi­tude d’une cer­taine inter­pré­ta­tion des cau­ses qui, en réa­lité, en entrave et en exclut même la recher­che. »

5. Expli­ca­tion psy­cho­lo­gi­que de ce fait.

« Rame­ner quel­que chose d’inconnu à quel­que chose de connu allège, tran­quillise et satis­fait l’esprit, et pro­cure en outre un sen­ti­ment de puis­sance. L’inconnu com­porte le dan­ger, l’inquié­tude, le souci — le pre­mier ins­tinct porte à sup­pri­mer cette situa­tion péni­ble. Pre­mier prin­cipe : une expli­ca­tion quel­con­que est pré­fé­ra­ble au man­que d’expli­ca­tion. [3] Comme il ne s’agit au fond que de se débar­ras­ser de repré­sen­ta­tions angois­san­tes, on n’y regarde pas de si près pour trou­ver des moyens d’y arri­ver : la pre­mière repré­sen­ta­tion par quoi l’inconnu se déclare connu fait tant de bien qu’on la « tient pour vraie ». Preuve du plai­sir (« de la force ») comme cri­té­rium de la vérité. — L’ins­tinct de cause dépend donc du sen­ti­ment de la peur qui le pro­duit. Le « pour­quoi », autant qu’il est pos­si­ble, ne demande pas l’indi­ca­tion d’une cause pour l’amour d’elle-même, mais plu­tôt une espèce de cause — une cause qui calme, déli­vre et allège. La pre­mière con­sé­quence de ce besoin c’est que l’on fixe comme cause quel­que chose de déjà connu, de vécu, quel­que chose qui est ins­crit dans la mémoire. Le nou­veau, l’imprévu, l’étrange est exclu des cau­ses pos­si­bles. On ne cher­che donc pas seu­le­ment à trou­ver une expli­ca­tion à la cause, mais on choi­sit et on pré­fère une espèce par­ti­cu­lière d’expli­ca­tions, celle qui éloi­gne le plus rapi­de­ment et le plus sou­vent le sen­ti­ment de l’étrange, du nou­veau, de l’imprévu, — les expli­ca­tions les plus ordi­nai­res. — Qu’est-ce qui s’ensuit ? Une éva­lua­tion des cau­ses domine tou­jours davan­tage, se con­cen­tre en sys­tème et finit par pré­do­mi­ner de façon à exclure sim­ple­ment d’autres cau­ses et d’autres expli­ca­tions. — Le ban­quier pense immé­dia­te­ment à « l’affaire », le chré­tien au « péché », la fille à son amour. » (Nietz­sche – Le Cré­pus­cule des Ido­les – Les qua­tre gran­des erreurs, § 4 et 5.)

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De fini­bus

Il ne me paraît pas cer­tain que nous ayons par­couru l’ensem­ble des phé­no­mè­nes, des symp­tô­mes de la mala­die moderne. Nous nous som­mes atta­chés essen­tiel­le­ment à en recher­cher les ori­gi­nes.

Beau­coup de ques­tions ont été sou­le­vées, notam­ment la ques­tion du sen­sua­lisme, à peine évo­quée et pour­tant pri­mor­diale en tant que voie d’accès pri­vi­lé­giée au réel, et ligne de frac­ture des éco­les phi­lo­so­phi­ques ; d’autres res­tent sans réponse, notam­ment la ques­tion du poli­ti­que et de sa pra­ti­que pour aujourd’hui. Sans aucun doute la pen­sée du Jar­din épi­cu­rien est-elle à trans­po­ser dans notre épo­que où des for­mes nou­vel­les de vie com­mu­nau­tai­res, au sens où l’enten­daient Épi­cure et ses amis, sont pos­si­bles sous la forme d’asso­cia­tion nomade, a-cen­trée, hété­ro­gène et mul­ti­forme, pos­si­ble­ment relayée en réseau – sous le mode rhi­zo­ma­ti­que –, grâce, notam­ment, aux nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion qui per­met­tent l’échange, le par­tage des idées au-delà des fron­tiè­res de dis­tance géo­gra­phi­que et cul­tu­relle. Arme sans doute la plus effec­tive et la mieux adap­tée face au tota­li­ta­risme ram­pant des for­mes poli­ti­ques pra­ti­quées de nos jours, sous cou­vert de démo­cra­tie.

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« […] - Le pro­blème de la valeur du vrai s’est pré­senté à nous, - ou bien est-ce nous qui nous som­mes pré­sen­tés à ce pro­blème ? Qui de nous ici est Œdipe ? Qui le Sphinx ? C’est, comme il sem­ble, un véri­ta­ble ren­dez-vous de pro­blè­mes et de ques­tions. - Et, le croi­rait-on ? il me sem­ble, en fin de compte, que le pro­blème n’a jamais été posé jusqu’ici, que nous avons été les pre­miers à l’aper­ce­voir, à l’envi­sa­ger, à avoir le cou­rage de le trai­ter. Car il y a des ris­ques à cou­rir, et peut-être n’en est-il pas de plus grands. » (Nietz­sche - Par delà le bien et le mal - Cha­pi­tre I. - Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes - § 1.)

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Nous avons par­couru plu­sieurs siè­cles de pen­sée et d’éla­bo­ra­tion phi­lo­so­phi­que. Nous avons con­cen­tré notre atten­tion sur cer­tains car­re­fours, où nous avons soup­çonné pou­voir déce­ler les points d’ancrage de la mala­die moderne : avec Anaxi­man­dre, Par­mé­nide, puis l’Huma­nisme de la Renais­sance.

Le pre­mier de ces car­re­fours est sans doute cons­ti­tu­tif et prin­ci­piel de tous les autres – mais je le pose à titre de ques­tion­ne­ment, d’hypo­thèse. Je crois qu’il y a là en puis­sance un germe du deuxième point d’ancrage, qui, lui, m’appa­raît comme une cer­ti­tude. Cette bifur­ca­tion par­mé­ni­dienne nous a emmené jusqu’à l’onto-théo­lo­gie de Hei­deg­ger – et au-delà, sans doute, pour long­temps encore. Le troi­sième est un regret (régrès ?), une occa­sion man­quée, une sclé­rose de l’esprit.

In fine, nous avons fait retour sur le cœur de la pen­sée grec­que et le plus haut lieu de l’éla­bo­ra­tion de sa vision tra­gi­que du monde.

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Mais n’oublions pas Héra­clite - et son logos xunos - qui ouvre une voie de recher­che pour trou­ver ce qui est, et, fait pri­mor­dial, que cette voie est ouverte à tous les hom­mes.



1 - Cette fal­si­fi­ca­tion, dont on ne sait si elle cor­res­pond vrai­ment à la réa­lité his­to­ri­que ou si elle relève de la légende, a pris dans le cynisme une valeur sym­bo­li­que : Dio­gène fal­si­fie la morale, la reli­gion, la poli­ti­que et même la phi­lo­so­phie, c’est-à-dire qu’il con­tre­fait les valeurs tra­di­tion­nel­les pour leur en sub­sti­tuer de nou­vel­les. (Marie-Odile Gou­let-Cazé)

2 - NDLR : C’est moi qui sou­li­gne pour tout ce §.

3 - NDLR : Idem.