« Le flou et l’inex­pli­ca­ble
sont les ingré­dients de base
pour qui veut deve­nir fana­ti­que
(et nous le vou­lions tou­tes affai­res ces­san­tes.) » [1]

Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes

« Com­ment une chose pour­rait-elle naî­tre de son con­traire ? Par exem­ple, la vérité de l’erreur ? Ou bien la volonté du vrai de la volonté de l’erreur ? L’acte désin­té­ressé de l’acte égoïste? Com­ment la con­tem­pla­tion pure et rayon­nante du sage naî­trait-elle de la con­voi­tise ? De tel­les ori­gi­nes sont impos­si­bles ; ce serait folie d’y rêver, pis encore ! Les cho­ses de la plus haute valeur doi­vent avoir une autre ori­gine, une ori­gine qui leur est par­ti­cu­lière, - elles ne sau­raient être issues de ce monde pas­sa­ger, trom­peur, illu­soire, de ce laby­rin­the d’erreurs et de désirs ! C’est, tout au con­traire, dans le sein de l’être, dans l’immua­ble, dans la divi­nité occulte, dans la « chose en soi », que doit se trou­ver leur rai­son d’être, et nulle part ailleurs ! » - Cette façon d’appré­cier cons­ti­tue le pré­jugé typi­que auquel on recon­naît bien les méta­phy­si­ciens de tous les temps. Ces éva­lua­tions se trou­vent à l’arrière-plan de tou­tes leurs métho­des logi­ques ; se basant sur cette « croyance », qui est la leur, ils font effort vers leur « savoir », vers quel­que chose qui, à la fin, est solen­nel­le­ment pro­clamé « la vérité ». La croyance fon­da­men­tale des méta­phy­si­ciens c’est l’idée de l’oppo­si­tion des valeurs. Les plus avi­sés parmi eux n’ont jamais songé à éle­ver des dou­tes dès l’ori­gine, là où cela eût été le plus néces­saire : quand même ils en auraient fait vœu « de omni­bus dubi­tan­dum » [« Il faut dou­ter de tout. » NDLR]. On peut se deman­der en effet, pre­miè­re­ment, si, d’une façon géné­rale, il existe des con­tras­tes, et, en deuxième lieu, si les éva­lua­tions et les oppo­si­tions que le peu­ple s’est créées pour appré­cier les valeurs, sur les­quel­les ensuite les méta­phy­si­ciens ont mis leur empreinte, ne sont pas peut-être des éva­lua­tions de pre­mier plan, des pers­pec­ti­ves pro­vi­soi­res, pro­je­tées, dirait-on, du fond d’un recoin, peut-être de bas en haut, - des « pers­pec­ti­ves de gre­nouille », en quel­que sorte, pour employer une expres­sion fami­lière aux pein­tres ? Quelle que soit la valeur que l’on attri­bue à ce qui est vrai, véri­di­que, désin­té­ressé il se pour­rait bien qu’il faille recon­naî­tre à l’appa­rence, à la volonté d’illu­sion, à l’égoïsme et au désir une valeur plus grande et plus fon­da­men­tale par rap­port à la vie. De plus, il serait encore pos­si­ble que ce qui cons­ti­tue la valeur de ces cho­ses bon­nes et révé­rées con­sis­tât pré­ci­sé­ment en ceci qu’elles sont paren­tes, liées et enche­vê­trées d’insi­dieuse façon et peut-être même iden­ti­ques à ces cho­ses mau­vai­ses, d’appa­rence con­tra­dic­toi­res. Peut-être ! - Mais qui donc s’occu­pe­rait d’aussi dan­ge­reux peut-être ! Il faut atten­dre, pour cela, la venue d’une nou­velle espèce de phi­lo­so­phes, de ceux qui sont ani­més d’un goût dif­fé­rent, quel qu’il soit, d’un goût et d’un pen­chant qui dif­fé­re­raient tota­le­ment de ceux qui ont eu cours jusqu’ici, - phi­lo­so­phes d’un dan­ge­reux peut-être, à tous égards. - Et, pour par­ler sérieu­se­ment : je les vois déjà venir, ces nou­veaux phi­lo­so­phes. » Nietz­sche - Par delà le bien et le mal - Cha­pi­tre I. Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes - § 2.

Rien n’est jamais aussi déca­pant et digne d’être élevé au rang de mesure de salu­brité publi­que que de lire ou relire les pas­sa­ges con­cer­nant les pré­ju­gés, les apo­ries, les faci­li­tés, les parti-pris, les petits arran­ge­ments avec la réa­lité que s’accor­dent les phi­lo­so­phes, tels que tra­qués par Nietz­sche dans toute son œuvre, mais aussi d’autres auteurs - dits non-phi­lo­so­phes par les pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion – comme Mon­tai­gne, tout au long de ses Essais.
Tou­te­fois, l’exer­cice peut se révé­ler dif­fi­cile, par­tial, par­fois même injuste. Il n’y aurait qu’à citer la con­dam­na­tion sans appel - et sans la moin­dre pré­cau­tion d’usage - de Socrate à laquelle s’est livré le généa­lo­giste de la morale, notam­ment dans Le Cré­pus­cule des Ido­les. Un Socrate, en défi­ni­tive, tout enfermé et cir­cons­crit qu’il fut par le seul Pla­ton, et qui méri­tait cer­tes mieux que les invec­ti­ves célè­bres du phi­lo­so­phe au mar­teau – et de ses tris­tes con­ti­nua­teurs. Il serait juste et bon que d’aucuns se pen­chent avec autant de talent et d’ala­crité à réha­bi­li­ter cette figure, à nous recom­po­ser ce que fut réel­le­ment l’homme Socrate et non ce que l’on en fit.
Ren­dons tout de même jus­tice à celui que nous venons d’égra­ti­gner en le pre­nant à son pro­pre piège : « La volonté du vrai, qui nous éga­rera encore dans bien des aven­tu­res, cette fameuse véra­cité dont jusqu’à pré­sent tous les phi­lo­so­phes ont parlé avec véné­ra­tion, que de pro­blè­mes cette volonté du vrai n’a-t-elle pas déjà sou­le­vés pour nous ? Que de pro­blè­mes sin­gu­liers, gra­ves et dignes d’être posés ! C’est toute une his­toire - et, mal­gré sa lon­gueur il sem­ble qu’elle vient seu­le­ment de com­men­cer. Quoi d’éton­nant, si nous finis­sons par deve­nir méfiants, si nous per­dons patience, si nous nous retour­nons impa­tients ? Si ce Sphinx nous a appris à poser des ques­tions, à nous aussi ? Qui est-ce au juste qui vient ici nous ques­tion­ner ? Quelle par­tie de nous-mêmes tend « à la vérité » ? - De fait, nous nous som­mes long­temps arrê­tés devant cette ques­tion : la rai­son de cette volonté, - jusqu’à ce que nous ayons fini par demeu­rer en sus­pens devant une ques­tion plus fon­da­men­tale encore. Nous nous som­mes alors demandé quelle était la valeur de cette volonté. En admet­tant que nous dési­rions la vérité : pour­quoi ne pré­fé­re­rions-nous pas la non-vérité ? Et l’incer­ti­tude ? Et même l’igno­rance ? - Le pro­blème de la valeur du vrai s’est pré­senté à nous, - ou bien est-ce nous qui nous som­mes pré­sen­tés à ce pro­blème ? Qui de nous ici est Œdipe ? Qui le Sphinx ? C’est, comme il sem­ble, un véri­ta­ble ren­dez-vous de pro­blè­mes et de ques­tions. - Et, le croi­rait-on ? il me sem­ble, en fin de compte, que le pro­blème n’a jamais été posé jusqu’ici, que nous avons été les pre­miers à l’aper­ce­voir, à l’envi­sa­ger, à avoir le cou­rage de le trai­ter. Car il y a des ris­ques à cou­rir, et peut-être n’en est-il pas de plus grands. » Nietz­sche - Par delà le bien et le mal - Cha­pi­tre I. Les pré­ju­gés des phi­lo­so­phes - § 1.

Anaxi­man­dre, l’ami et l’élève de Tha­lès

Tha­lès est con­si­déré comme le père de la phi­lo­so­phie au sens grec du terme et était nommé par Dio­gène Laërce (début du IIIème siè­cle de notre ère) dans son Vies et doc­tri­nes des phi­lo­so­phes illus­tres parmi les sages qui don­nè­rent nais­sance à la pen­sée et au déve­lop­pe­ment de la phi­lo­so­phie grec­que. Terme qui, il ne faut jamais l’oublier en ces temps mar­qués par la sec­to­ri­sa­tion ini­tiée par l’Uni­ver­sité du XIXème siè­cle, com­prend infi­ni­ment plus que ce qui est retenu aujourd’hui par cette dis­ci­pline sco­laire. Il faut y enten­dre au con­traire un ensem­ble cons­ti­tu­tif de ce qui per­met d’accé­der à la con­nais­sance, à l’inter­ro­ga­tion du réel – et les con­fron­ta­tions qui s’en sui­vent -, mais aussi, le déve­lop­pe­ment des tech­ni­ques. C’est aussi la recher­che du bon vivre : le « sou­ve­rain bien », la cons­truc­tion d’une exis­tence digne d’être vécue, d’une vie phi­lo­so­phi­que où la réflexion et l’éla­bo­ra­tion théo­ri­ques sont en par­fait accord avec la praxis, l’action humaine sur son envi­ron­ne­ment. C’est éga­le­ment le lieu du poli­ti­que et de l’admi­nis­tra­tion de la cité (pour en reve­nir à Socrate, qui arrive bien plus tard, celui-ci est incon­ce­va­ble sans l’inven­tion de la démo­cra­tie – quoi que lui fasse dire à ce sujet son dis­ci­ple Pla­ton !).
Avec les pre­miers phi­lo­so­phes, accom­pa­gnés des tra­gé­diens, sans doute pour la pre­mière fois est inter­ro­gée une tra­di­tion reli­gieuse et mytho­lo­gi­que con­çue non comme un canon intou­cha­ble et hété­ro­nome, une vérité révé­lée venue d’en haut, mais comme un fonds pro­pre à une huma­nité en ges­ta­tion et qui se cher­che un sens au tra­vers du khaos : « Pas de révé­la­tion, donc pas de dogme, pas de vérité ne varie­tur repo­sant sur une auto­rité trans­cen­dante. Cela per­met d’abord des varia­tions con­si­dé­ra­bles dans la tra­di­tion théo­lo­gi­que, la coexis­tence de théo­go­nies dif­fé­ren­tes – Homère, Hésiode et sans doute aussi d’autres tra­di­tions -, les varian­tes loca­les de nom­breux mythes. […] non seu­le­ment l’homme n’est pas une créa­ture des dieux, mais tous les êtres : pier­res, bêtes non domes­ti­quées ou domes­ti­ques, hom­mes et dieux, émer­gent paral­lè­le­ment et indé­pen­dam­ment, tout au long d’un pro­ces­sus et à par­tir d’une don­née ini­tiale qui, pour Hésiode est le chaos – et il sont tous sou­mis à la moira [NDLR : des­ti­née per­son­ni­fiée, impé­rieuse, inflexi­ble et menant toute chose à sa fin (Iliade)]. Par rap­port à cet ordre der­nier du monde, […] il n’y a pas de sta­tut par­ti­cu­lier des dieux qui les dif­fé­ren­cie­rait des hom­mes. On voit là tout ce qui nous sépare de la théo­lo­gie chré­tienne et même hébraï­que. » (Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis – Ce qui fait la Grèce, pp 141 et ss.)

Tha­lès et ses con­ti­nua­teurs inau­gu­rent donc l’école Milé­sienne et la tra­di­tion Ionienne. Ces phi­lo­so­phes vont se con­sa­crer à la recher­che d’un prin­cipe, une ori­gine, situé au-delà des appa­ren­ces et con­si­déré comme irre­pré­sen­ta­ble. Dif­fé­ren­tes théo­ries de ce prin­cipe seront défen­dus et déve­lop­pés.
Anaxi­man­dre (pre­mière moi­tié du VIème siè­cle avant notre ère) nomme ce prin­cipe de tou­tes cho­ses apei­ron, qui signi­fie : l’indé­ter­miné, l’indé­ter­mi­na­ble et irre­pré­sen­ta­ble. Celui-ci n’a pas de limi­tes et on ne peut en faire l’expé­rience.
Extrait du com­men­taire de la Phy­si­que d’Aris­tote par Sim­pli­cius au VIème siè­cle de notre ère : « Anaxi­man­dre […] a dit que le prin­cipe et l’élé­ment des cho­ses exis­tan­tes était l’apei­ron (l’indé­fini ou l’infini), deve­nant ainsi le pre­mier à uti­li­ser ce terme à pro­pos du prin­cipe maté­riel. Il dit que ce prin­cipe n’est ni l’eau, ni aucune des autres cho­ses nom­mées élé­ments, mais qu’il est une autre nature, apei­ron, dans laquelle trou­vent leur ori­gine tous les cieux ainsi que les mon­des qu’ils con­tien­nent. Et la source du deve­nir des cho­ses exis­tan­tes est celle-là même en qui elles trou­vent leur anéan­tis­se­ment ”selon la néces­sité” ; car elles s’infli­gent mutuel­le­ment péna­lité et châ­ti­ment à cau­ses de leurs injus­ti­ces selon une répar­ti­tion déter­mi­née par le Temps”, comme il le décrit en ter­mes bien poé­ti­ques. » (Trad. : Kirk/de Weck, Les Phi­lo­so­phes pré­so­cra­ti­ques. NDLR : je sou­li­gne les pas­sa­ges qui m’appa­rais­sent essen­tiels pour notre dis­cus­sion.)
Dans ce frag­ment célè­bre, Anaxi­man­dre nous dit que les onta (les êtres) se don­nent les uns aux autres Dikè (Jus­tice), tous ter­mes que l’on trouve chez Homère et Hésiode. Les onta se don­nent donc jus­tice et paie­ment de l’adi­kia (injus­tice). Ces ter­mes ren­voient natu­rel­le­ment à l’hubris (déme­sure – con­cept fon­da­men­tal chez les Grecs anciens), et sont en per­ma­nence indis­so­lu­ble­ment liés chez ces auteurs. Mais de quelle hubris s’agit-il ici ?
Cer­tains font d’Anaxi­man­dre une sorte de père du prin­cipe de con­ser­va­tion de la matière : « Rien ne se perd, rien ne se crée… » mais on peut aussi y voir une pré­fi­gu­ra­tion de l’expres­sion judéo-chré­tienne : « Tu es né pous­sière et tu retour­ne­ras à la pous­sière. » (Genèse 2, 3). En effet, n’est-il pas curieux pour une affaire aussi tri­viale que des ques­tions de phy­si­que – même s’il s’agit ici de la noble préoc­cu­pa­tion de con­naî­tre ce qui pré­side à la créa­tion et à la per­pé­tua­tion de la matière et du vivant - d’ainsi faire inter­ve­nir des notions rele­vant, somme toute, plu­tôt de l’éthi­que, voire du poli­ti­que, tel­les que dikè (et adikè), jus­tice et injus­tice, mais aussi l’hubris (déme­sure des hom­mes ou des dieux) ?
Il ne peut, en défi­ni­tive, qu’être ques­tion ici de toute autre chose. Cas­to­ria­dis a tenté une autre inter­pré­ta­tion de ce pas­sage essen­tiel : « […] les êtres se don­nent les uns aux autres jus­tice et paie­ment de leur hubris, et c’est pour­quoi, comme il est dû, c’est selon la même néces­sité, le même prin­cipe, qu’ils nais­sent et qu’ils péris­sent. » (op. cité p. 196 – NDLR : c’est moi qui sou­li­gne). Notons, à l’appui de cette hypo­thèse, que l’idée se retrouve éga­le­ment chez Théo­gnis de Mégare (poète de la deuxième moi­tié du VIème siè­cle avant NE) : on y lit que le fait d’exis­ter même impli­que une cul­pa­bi­lité irré­mé­dia­ble et que celui qui pré­tend la dépas­ser fait preuve de pré­somp­tion, d’hubris, et se rend ainsi cou­pa­ble. Ques­tion : ce dépas­se­ment, cette déme­sure (hubris) sont-ils iné­luc­ta­bles ? Même si, au final, ce sont les cho­ses qui se ren­dent mutuel­le­ment jus­tice, et non pas un juge placé au-des­sus d’elles. Est-ce que le fait d’exis­ter lui-même est adi­kia et/ou hubris ?

Il sem­ble bien – encore une fois, si l’on suit cette hypo­thèse – qu’Anaxi­man­dre aille ici beau­coup plus loin qu’Homère et qu’une étape supé­rieure et déci­sive soit enta­mée : à la fois con­ti­nua­tion et rup­ture, filia­tion et écart entre les con­te­nus mytho­lo­gi­ques d’une part, et les tou­tes pre­miè­res éla­bo­ra­tions véri­ta­ble­ment phi­lo­so­phi­ques.


[1] Exer­gue tiré de l’excel­lent roman de Boua­lem San­sal : « Le vil­lage de l’Alle­mand – ou le jour­nal des frè­res Schil­ler », paru chez Gal­li­mard en mars 2008.
Nais­sance de la mala­die moderne - 2ème par­tie
  • L’inno­­cence du deve­­nir (ou l’enfant jouant avec des pions)
  • « On ne peut pas se bai­­gner deux fois dans le même fleuve. »