Le plu­mi­tif qui a tor­ché ce texte l’a nommé : “Pre­mière vic­time de la grippe : Inter­net où des mil­lions d’inter­nau­tes racon­tent n’importe quoi”. Même le titre est hors-sujet, car l’essen­tiel a été dit dès la pre­mière phrase :

“N’étant ni scien­ti­fi­que ni méde­cin, j’ignore si la grippe H1N1 est plus dan­ge­reuse que la grippe dite « sai­son­nière » et je ne suis pas en mesure de me pro­non­cer sur la dan­ge­ro­sité éven­tuelle des vac­cins pro­po­sés.”

Oui, l’essen­tiel est dit : Claude-Marie Vadrot n’a aucune com­pé­tence sur le sujet, et ses “com­pé­ten­ces de jour­na­liste” ne lui ont pas per­mis d’en appren­dre assez pour savoir écrire quoi que ce soit de per­ti­nent sur la grippe et les vac­cins pro­po­sés. Colu­che aurait dit : “Quand on en sait aussi peu : on ferme sa gueule !”. Mais Claude-Marie Vadrot n’est pas Colu­che, et il insiste :

“Je cons­tate sim­ple­ment que la cam­pa­gne de sen­si­bi­li­sa­tion sur la grippe a été démente de stu­pi­dité et aussi que si cette grippe est vrai­ment dan­ge­reuse, comme je ne fais pas par­tie des per­son­nes à ris­que, je n’aurais droit à la vac­ci­na­tion qu’en mars ou avril pro­chain, quand la pan­dé­mie sera ter­mi­née. Donc, si Madame Bache­lot a rai­son, si nous som­mes tous gra­ve­ment mena­cés, je rece­vrais mon « bon » de la Sécu lar­ge­ment après ma mort. Sans oublier que la valse hési­ta­tion sur la néces­sité d’un éven­tuel rap­pel ne faci­lite pas l’appré­cia­tion des citoyens.”

Là, notre plu­mi­tif bien­heu­reux dans son igno­rance relève tout de même une incon­gruité, en con­si­dé­rant son nom­bril : “si Madame Bache­lot a rai­son, si nous som­mes tous gra­ve­ment mena­cés, je rece­vrais mon « bon » de la Sécu lar­ge­ment après ma mort.”. Effec­ti­ve­ment, il y aurait là de quoi inquié­ter d’autres citoyen-ne-s, et de quoi inci­ter les jour­na­lis­tes à infor­mer, non ? Mais Claude-Marie Vadrot est-il encore jour­na­liste, si tant est qu’il le fut un jour ?

“Mais à mes yeux, qu’il s’agisse de la grippe ou du vac­cin, l’essen­tiel n’est pas là.”

Il est , l’essen­tiel, alors ? Ce n’est pas le ris­que com­paré de mou­rir de la grippe ou du vac­cin, l’essen­tiel ? Eh bien, selon Jean-Marie Vadrot, non : l’essen­tiel serait “un vent de folie qui souf­fle sur Inter­net”, à l’opposé de “l’immense majo­rité des médias” qui “ont été plu­tôt clairs et rai­son­na­bles dans leurs appré­cia­tions” :

“Autant l’immense majo­rité des médias pris entre la pro­pa­gande, leurs méde­cins qui n’ont pas vu un malade depuis des lus­tres, les volte-face des auto­ri­tés, les impé­ra­tifs sup­po­sés d’une impos­si­ble vac­ci­na­tion mas­sive, ont été plu­tôt clairs et rai­son­na­bles dans leurs appré­cia­tions, autant Inter­net a prouvé que ce nou­veau « média » était poten­tiel­le­ment dan­ge­reux. Car des mil­lions d’inter­nau­tes en proie à leurs fan­tas­mes ou adep­tes de la théo­rie du com­plot se sont lan­cés à l’assaut de la toile pour racon­ter n’importe quoi à n’importe qui. Ils le font d’autant plus effi­ca­ce­ment et impu­né­ment qu’ils ne sont con­trô­lés par aucun modé­ra­teur ou rédac­teur en chef et qu’ils ne font que répé­ter les « mes­sa­ges urgents » et les infor­ma­tions « gra­ves » que relaient les uns et les autres sans aucune véri­fi­ca­tion. Le jour­na­liste que je suis, bête­ment, véri­fie ses infor­ma­tions avant de les dif­fu­ser. Saisi du vent de folie qui souf­fle sur Inter­net, j’ai voulu véri­fier le déra­page de la toile com­menté par cer­tains con­frè­res. C’est encore pire que je ne l’ima­gi­nais.

Ayant passé des heu­res à par­cou­rir les sites fran­çais, euro­péens ou amé­ri­cains, j’y ai trouvé la triste preuve qu’Inter­net devient par­fois un véri­ta­ble dan­ger public. Entre ceux qui expli­quent que les usi­nes pour fabri­quer les vac­cins ont été cons­trui­tes juste avant les pre­miè­res annon­ces de la pan­dé­mie au Mexi­que, ceux qui racon­tent que le virus a été dis­persé par avion et héli­co­ptè­res, les autres qui assu­rent qu’il s’agit d’un plan mas­sif des­tiné à réduire la popu­la­tion de la pla­nète. Il ne faut pas oublier non plus ceux qui évo­quent une action de bio­ter­ro­risme menée, au choix, par les Juifs ou les Musul­mans. Les plus modé­rés évo­quent une opé­ra­tion des­ti­née à mas­quer la crise éco­no­mi­que et les plus obs­ti­nés rap­pel­lent évi­dem­ment les mys­tè­res main­tes fois res­sas­sés qui entou­re­raient l’atten­tat du 11 sep­tem­bre.

Il faut éga­le­ment men­tion­ner tous ceux qui racon­tent avec force détails que les gou­ver­ne­ments cachent les cen­tai­nes de morts qui seraient pro­vo­qués par la vac­ci­na­tion de masse ou ceux, encore plus fort, qui assu­rent que le vac­cin va dura­ble­ment dimi­nuer le QI (si, si, je l’ai lu) des vac­ci­nés. Bref on nous ment, on nous cache tout et on cher­che à détruire une par­tie de l’huma­nité. Voila le leit­mo­tiv des fadas qui traî­nent leurs fan­tas­mes sur Inter­net. Comme si la réa­lité ne suf­fi­sait pas : à savoir, dans un monde où les mala­dies seront de plus en plus mon­dia­li­sées, le cadeau fait par la France aux grands labo­ra­toi­res et une agi­ta­tion sur la santé des­ti­née à pré­pa­rer les élec­tions régio­na­les.”

La cita­tion est lon­gue, il faut nous en excu­ser : elle est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à l’intel­li­gence de son con­tenu : que nous chante-là Claude-Marie Vadrot, en effet ? “Le jour­na­liste que je suis, bête­ment, véri­fie ses infor­ma­tions avant de les dif­fu­ser.”. Fort bien, Claude-Marie : c’est le B.A. BA du métier. Mais alors pour­quoi n’a tu comme tu le pré­ci­sais d’ailleurs fort hon­nê­te­ment dans ta pre­mière phrase stric­te­ment aucune infor­ma­tion ni opi­nion à ce sujet ? Pour­quoi ? Mais Claude-Marie l’écrit : “Ayant passé des heu­res à par­cou­rir les sites fran­çais, euro­péens ou amé­ri­cains, j’y ai trouvé la triste preuve qu’Inter­net devient par­fois un véri­ta­ble dan­ger public”. Le cons­tat est triste, mais sans appel : il a perdu son temps en vain sans savoir trou­ver l’infor­ma­tion dont il avait besoin. Faute de savoir cher­cher, et noyé dans l’océan de la diver­sité des points de vue sans les outils intel­lec­tuels pour se for­ger une opi­nion per­son­nelle, il a prit peur … d’Inter­net ! Sans se ren­dre compte que sa peur “d’Inter­net” n’était en fait que la peur de sa pro­pre incul­ture scien­ti­fi­que dou­blée de son incom­pé­tence à uti­li­ser l’outil Inter­net pour accé­der à l’infor­ma­tion. Cette pho­bie irra­tion­nelle chez les jour­na­lis­tes “com­plè­te­ment dépas­sés” n’est pas sans con­sé­quence poli­ti­que : elle favo­rise leur com­pli­cité ou au mini­mum leur rôle “d’idiots uti­les” face aux lois liber­ti­ci­des tel­les que la loi Hadopi et au déve­lop­pe­ment de nou­vel­les cen­su­res en tous gen­res.

Irait-il accu­ser l’air que l’on res­pire de “deve­nir un véri­ta­ble dan­ger public” parce que ses molé­cu­les auraient trans­mis le son d’une voix qui l’aurait traité d’imbé­cile ?

Et pour­tant la liberté nous est vitale comme l’air que nous res­pi­rons, y com­pris et sur­tout sur Inter­net, seul moyen de com­mu­ni­ca­tion qui ne soit pas uni­di­rec­tion­nel.

Il y a plus insi­dieux encore : puis­que des théo­ries fumeu­ses pro­pa­gées par “des fadas qui traî­nent leurs fan­tas­mes sur Inter­net” empê­chent ce “jour­na­liste” de faire son tra­vail, “inter­net devient par­fois un véri­ta­ble dan­ger public”. Con­sé­quence logi­que, je sup­pose qu’il faut inter­dire … Inter­net ? Et pour­quoi ne pas plu­tôt inter­dire les théo­ries fumeu­ses, tant qu’on y est ? ça, on le sait depuis Gali­lée : parce que ce serait con­fé­rer à l’auto­rité char­gée d’en juger une com­pé­tence qui n’est pas la sienne, comme celle de décré­ter que la Terre est plate. ou qu’un oppo­sant n’est par défi­ni­tion pas sérieux, et relève néces­sai­re­ment au mieux de la psy­chia­trie et sinon du gou­lag ?

D’ailleurs, Claude-Marie Vadrot l’affirme en même temps qu’il affirme ne pas avoir d’opi­nion sur la grippe et le vac­cin pro­posé : “l’immense majo­rité des médias […] ont été plu­tôt clairs et rai­son­na­bles dans leurs appré­cia­tions”. A part, je sup­pose, ce gouf­fre cons­pi­ra­tio­niste infer­nal crée par la grâce d’un pro­to­cole nommé TCP/IP ? Pour­tant, sur la grippe A, les médias tra­di­tion­nels ont étés en des­sous de tout. Ils ont “fait des Unes” avec des virus mutants … con­nus de l’OMS depuis avril 2009, avec des morts … plu­tôt moins nom­breux que d’autres années, et avec les résu­més alar­mis­tes … du ser­vice com­mu­ni­ca­tion du gou­ver­ne­ment plu­tôt qu’en allant véri­fier l’infor­ma­tion à sa source [1].

Tou­tes les déri­ves du jour­na­lisme, par­ti­cu­liè­re­ment bien ana­ly­sées dans un numéro spé­cial du maga­zine “Manière de voir”, tou­tes les fai­bles­ses de la for­ma­tion des jour­na­lis­tes (dont leur incul­ture crasse des ques­tions scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques), tou­tes les déri­ves stig­ma­ti­sées par Serge Halimi dans “Les nou­veaux chiens de garde” res­sor­tent de ce “papier” de Claude-Marie Vadrot. Il y a dans son papier, à mon hum­ble avis, la preuve que cette façon de faire du “jour­na­lisme du diman­che” sans infor­ma­tion ni opi­nion argu­men­tée cons­ti­tue un “dan­ger public” bien plus préoc­cu­pant pour les liber­tés que deux ou trois mille fadas sur Inter­net.

Sur ce plan, même le pire site “cons­pi­ra­tion­niste” peut encore avoir par­fois un avan­tage sur ce qui nous sert de jour­na­lis­tes, désor­mais : n’ayant aucune chance d’être cru sur parole, il fait l’effort de citer ses sour­ces. Ainsi, cha­cun peut véri­fier, recou­per, et se for­ger une opi­nion argu­men­tée, après avoir trié le bon grain de l’ivraie. Cer­tes, des théo­ries “de fadas” exis­tent, mais elles n’ont guère d’influence réelle. Elles en auraient encore moins si ce qui nous sert de jour­na­lis­tes fai­sait encore un peu de jour­na­lisme, en pre­nant la peine, au mini­mum, de citer cor­rec­te­ment leurs sour­ces et de recou­per leurs infor­ma­tions avant de par­ta­ger leurs états d’âmes.

Il y a des gens qui s’éton­nent de la crise de la presse “papier”. Moi, quand je lis un arti­cle aussi pou­ja­diste sur le web qu’il est vide sur le fond dans Poli­tis, je me demande par quel mira­cle il se vend encore des jour­naux “papier” ! En y réflé­chis­sant, j’y vois deux rai­sons :

  • la pre­mière est que tout le monde ne maî­trise pas Inter­net, a for­tiori parmi les jour­na­lis­tes.
  • et la seconde … c’est que le papier pré­sente encore un avan­tage sub­stan­tiel : on ne peut pas se tor­cher le cul avec le web !

Notes

[1] Pour la grippe, les sour­ces d’infor­ma­tions offi­ciel­les tel­les que l’InVS et les GROG four­nis­sent à la fois un résumé suc­cinct et un docu­ment pdf plus détaillé. Vus les con­ne­ries réper­cu­tés par les prin­ci­paux médias, je me demande si beau­coup de jour­na­lis­tes ont ouvert ces fichiers pdf ?