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Ἐπίκουρος
« Celui qui vient au secours »

    De l’ombre à la lumière.
« Celui qui vient au secours ». Un nom peut résul­ter de mul­ti­ples inten­tions, être le révé­la­teur d’un pro­jet paren­tal, avoir été attri­bué après-coup par la pos­té­rité – et c’est assez sou­vent le cas chez les Grecs -, mais avouons que celui-ci est par­ti­cu­liè­re­ment évo­ca­teur et bien choisi ! J’aurais pu même oser m’aven­tu­rer à tra­duire « Le sau­veur », mais c’était déjà pris, en quel­que sorte. Tou­te­fois, le rap­pro­che­ment séman­ti­que, pour ana­chro­ni­que qu’il appa­raisse – et licen­cieux -, n’a pas man­qué d’être éta­bli en des temps de moin­dre sclé­rose de la pen­sée, des temps où l’on pou­vait se reven­di­quer à la fois de la terre et du Ciel, où des ponts entre un chris­tia­nisme encore en ges­ta­tion et les pro­lon­ge­ments de l’école épi­cu­rienne (la plus féconde et la plus lon­gue des éco­les anti­ques) étaient pen­sa­bles et ont été pen­sés. Je pense ici à Mar­sile Ficin, Lorenzo Valla, Érasme, Mon­tai­gne, Pierre Char­ron, Gas­sendi… Autre épo­que, sans con­teste, nou­veau car­re­four du type de ceux que nous avons ren­con­trés, autre ren­dez-vous man­qué de l’his­toire qui nous aurait évité encore bien des erran­ces ulté­rieu­res – le luthé­ria­nisme, entre autres joyeu­se­tés - et de nom­breux bains de sang résul­tant des guer­res de reli­gions sub­sé­quen­tes.

Épi­cure donc. Né au car­re­four des IVème et IIIème siè­cles (av. NE), une toute autre épo­que que celle que nous avons par­cou­rue depuis Tha­lès jusqu’à Héra­clite : la démo­cra­tie a som­bré dans les guer­res du Pélo­pon­nèse, Athè­nes a été défaite par Sparte, puis vient le règne d’Alexan­dre. Bref, une période de crise et de trou­bles, de gens cap­tifs, dépor­tés, de déses­poir dans les cons­truc­tions humai­nes pos­si­bles, qui, comme tou­jours, fait le nid d’une reli­gio­sité qui devient enva­his­sante. Athè­nes ne vit plus qu’un simu­la­cre de vie poli­ti­que.
La phi­lo­so­phie que déve­loppe Épi­cure est donc une « phi­lo­so­phie par temps de catas­tro­phe » (J. Salem), où la ques­tion du poli­ti­que n’est pas évo­quée (du moins dans le pre­mier épi­cu­risme) : « Le sage ne fera pas de poli­ti­que », dit Épi­cure. Celui-ci et ses « dis­ci­ples » choi­sis­sent de réduire la cité aux dimen­sions d’un groupe d’amis vivant à l’écart des autres hom­mes : le Jar­din.

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« Épi­cure dépasse tous les autres auteurs par le nom­bre des ses ouvra­ges, lequel s’élève à près de trois cents. » (Dio­gène Laërce, op. cit.). Il ne nous est par­venu que trois let­tres assez cour­tes, mais par­ti­cu­liè­re­ment didac­ti­ques, adres­sées à ses amis Héro­dote, Pyto­clès et Méné­cée. À quoi on peut rajou­ter quel­ques Sen­ten­ces et Maxi­mes fon­da­men­ta­les. Fort heu­reu­se­ment, ces rares écrits se pré­sen­tent sous la forme qui, sem­ble-t-il, était cons­ti­tu­tive de l’ensei­gne­ment pro­pre à leur auteur : à savoir une forme abré­gée et faci­le­ment mémo­ri­sa­ble de ses dif­fé­ren­tes théo­ries. Nous pou­vons donc, mal­gré le sac­cage évi­dent de ce que fût son œuvre monu­men­tale par les hom­mes de pou­voir – poli­ti­que et reli­gieux - qui ont suivi, dis­po­ser d’une vision pro­ba­ble­ment assez com­plète et fia­ble de la pen­sée d’Épi­cure. De plus, grâce à l’extra­or­di­naire lon­gé­vité de cette école, nous dis­po­sons avec Lucrèce (Ier siè­cle av. NE) et son De natura rerum [De la nature des cho­ses] de nom­breu­ses con­fir­ma­tions quant aux hypo­thè­ses fai­tes face à ce qui nous reste de l’œuvre du fon­da­teur de cette lignée de pen­sée phi­lo­so­phi­que. Et quel texte ! Sans doute un des plus grands tex­tes de l’huma­nité con­nus à ce jour et, chose non négli­gea­ble, qui en dit long sur l’esprit de cette école, est un long poème en vers…

Dans le cha­pi­tre con­sa­cré à Héra­clite, nous avons évo­qué briè­ve­ment Démo­crite et les théo­ries ato­mis­tes qui se retrou­vent au fon­de­ment de la pen­sée épi­cu­rienne. Sans y reve­nir, rap­pe­lons que l’éthi­que et les moda­li­tés de la cons­truc­tion du « sou­ve­rain bien » tel que le con­çoit Épi­cure sont direc­te­ment induits par cette con­cep­tion phy­si­que auda­cieuse pour l’épo­que – et encore aujourd’hui (cf. supra : M. Con­che, op. cit.). Mais, assez para­doxa­le­ment, « Épi­cure subor­donne la recher­che du vrai à la pour­suite du bon­heur » (J. Salem – NDLR : je sou­li­gne), qui est son véri­ta­ble objet d’étude : « La science suprême est l’art de vivre (ars vivendi). Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’user comme Pla­ton à étu­dier la musi­que, la géo­mé­trie, l’arith­mé­ti­que, l’astro­no­mie. » (Cicé­ron, Des fins – cité par Salem.) Il est assez trou­blant, pour des esprits for­més – ou défor­més - par Des­car­tes, d’obser­ver le dis­tin­guo opéré par exem­ple entre « cer­ti­tu­des doc­tri­na­les » et « expli­ca­tions mul­ti­ples ». Cer­tes il existe un cor­pus doc­tri­nal ato­miste, mais comme tous les phé­no­mè­nes dans leur diver­sité et par­ti­cu­la­ri­tés sont loin d’être cir­cons­crits par la science de l’épo­que, point n’est besoin d’admet­tre une expli­ca­tion et d’en reje­ter une autre qui « s’accorde éga­le­ment avec les phé­no­mè­nes. » (Let­tre à Pytho­clès, § 87.)

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On le voit, là n’est pas l’essen­tiel.

Épi­cure envi­sage prin­ci­pa­le­ment la phi­lo­so­phie comme méde­cine, comme thé­ra­peu­ti­que du cœur et de l’âme : il se veut phar­ma­cien en vue de l’obten­tion du bon­heur, de la tran­quillité de l’âme (ata­raxie, absence de trou­bles).
    Sa médi­ca­tion phi­lo­so­phi­que est pré­sen­tée sous la forme ramas­sée du « qua­dru­ple remède », le tetra phar­ma­kon :
    « 1 – Il n’y a rien à crain­dre des dieux. »
    « 2 – Il n’y a rien à crain­dre de la mort. »
    « 3 – La dou­leur est sup­por­ta­ble. »
    « 4 – Le bon­heur est attei­gna­ble. »
Clair, sim­ple, pra­ti­que, que l’on peut empor­ter par­tout avec soi. Fer­mez le ban !

Toute la phi­lo­so­phie d’Épi­cure est une éthi­que de l’extrême urgence : « Il est temps de phi­lo­so­pher ! ».
Dans une période où com­men­cent à pul­lu­ler ceux qui accom­pa­gnent habi­tuel­le­ment la misère et l’angoisse du len­de­main, quel meilleur sou­la­ge­ment – mais aussi quelle audace ! - n’y a-t-il pas à relé­guer les dieux loin des affai­res humai­nes ? De les pro­cla­mer indif­fé­rents à nos peti­tes his­toi­res. Et de les relé­guer dans des inter-mon­des où ils vaquent à leurs occu­pa­tions de dieux. Sans les nier tou­te­fois. Autant dire que toute la phi­lo­so­phie d’Épi­cure se passe allè­gre­ment de quel­que théo­lo­gie que ce soit !
Dans une épo­que où les mar­chands d’arrière-mon­des – comme les appel­lera Nietz­sche beau­coup plus tard – font com­merce de déta­che­ment des cho­ses ter­res­tres et – corol­laire indis­pen­sa­ble et cons­ti­tu­tif - de crainte de l’au-delà, n’y a-t-il pas de meilleur remède que d’affir­mer qu’il n’y a rien à crain­dre de la mort, que, la mort con­sis­tant en la pri­va­tion de la sen­si­bi­lité, la crainte de la mort est une crainte sans objet ? La théo­rie ato­miste, pour qui la psy­che, l’âme, est un des aspects de la matière, indui­sant éga­le­ment l’idée de réa­mé­na­ge­ment des ato­mes cons­ti­tu­tifs des corps à d’autres fins.
Épi­cure, qui vécut toute sa vie atteint de la mala­die de la pierre (cal­culs rénaux), sait de quoi il parle quand il affirme que l’on peut sup­por­ter la dou­leur. Sans doute, sa phy­sio­lo­gie cons­ti­tu­tive et sa vie de souf­france ont-elle influé énor­mé­ment sur son ensei­gne­ment et une cer­taine forme d’ascé­tisme qui plaira beau­coup aux stoï­ciens ulté­rieurs. (Mon­tai­gne pous­sera même la fidé­lité à ce pen­seur en étant affligé de la même mala­die – nom­mée à son épo­que la gra­velle.) Tou­jours est-il qu’il y a là une leçon de cou­rage, endu­rance dans la souf­france, et une assu­rance sim­ple mais effi­cace : tant que l’on souf­fre, c’est qu’on est en vie, et cette souf­france est sup­por­ta­ble, au-delà, c’est la mort, et nous ne som­mes plus con­cer­nés en rien par cette souf­france (voir ali­néa pré­cé­dent).
Enfin, on peut attein­dre le bon­heur, qu’Épi­cure nomme plu­tôt – et c’est impor­tant – ata­raxie, absence de trou­bles. Ce en quoi il se dis­tin­gue d’autres ensei­gne­ments, tel celui d’Aris­tippe de Cyrène. (Mais nous y revien­drons.) Il prône l’indé­pen­dance (autar­keia). Il faut appren­dre à se suf­fire à soi-même et savoir se con­ten­ter de peu. Il nous apprend sur­tout « ce qu’il faut choi­sir et ce qu’il faut évi­ter ».

À cet effet, il ensei­gne une véri­ta­ble « arith­mé­ti­que des plai­sirs » en vertu de laquelle la réflexion pèse les con­sé­quen­ces de cha­que plai­sir. Il dis­tin­gue les désirs vains, qui con­sis­tent sou­vent à vou­loir tou­jours plus, et les désirs con­for­mes à la nature, qui, tout en étant pro­pi­ces à une vie bonne, doi­vent cepen­dant être limi­tés (voir § pré­cé­dent), mais aussi con­si­dé­rés en vertu de leurs con­sé­quen­ces et sépa­rés en désirs natu­rels et néces­sai­res (par ex. faim, soif) et désirs natu­rels mais non néces­sai­res. Si ces der­niers entraî­nent plus de désa­gré­ment pour les obte­nir que de plai­sir véri­ta­ble, autant les pros­crire. À cha­cun de faire les comp­tes, il n’y a pas d’impé­ra­tif caté­go­ri­que chez Épi­cure. Ce n’est pas un mora­liste et, en cela, il inau­gure un des élé­ments essen­tiels pour une ligne de pen­sée que l’on qua­li­fiera plus tard de liber­taire.  

Sans doute sub­siste-t-il ici encore quel­ques apo­ries que nous relè­ve­rons après avoir fait un der­nier détour par la pen­sée du pro­fes­seur de Bâle. Mais il reste un der­nier élé­ment à men­tion­ner – non des moin­dres et des plus fruc­tueux pour les pen­sées qui sui­vi­rent -, à savoir le mode de vie phi­lo­so­phi­que : culte et pra­ti­que de l’ami­tié et lieu où s’exerce cette phi­lo­so­phie exis­ten­tielle, le Jar­din. Mode de vie com­mu­nau­taire, éga­li­taire (hom­mes, fem­mes, escla­ves affran­chis – ce qui est nota­ble pour l’épo­que), lieu d’appli­ca­tion con­crète des idées et théo­ries phi­lo­so­phi­ques, qui influen­cera plus  tard les pre­miè­res uto­pies (Tho­mas More, entre autres).