Voici, pour « illus­trer » quel­ques notions que nous avons ren­con­trées, un extrait de Les Per­ses d’Eschyle.

Dikè/adikè (jus­tice/injus­tice), phu­sis/nomos (nature/loi), hubris/pei­ra­tas (déme­sure/limi­tes, déter­mi­na­tion), khaos/kos­mos… Nous voyons ici que ces ter­mes sont sou­vent asso­ciés par cou­ples d’oppo­sés.

Sous forme d’hypo­thèse, nous avons éga­le­ment étu­dié le con­flit de type riva­li­taire oppo­sant des « frè­res enne­mis », con­flit d’autant plus intense que les « frè­res » sont rap­pro­chés et ambi­tion­nent le même « objet ». Celui-ci fré­quem­ment nommé tukhè, la for­tune, au sens de des­tin et avec sou­vent l’idée de hasard. Cette tukhè passe alter­na­ti­ve­ment d’un adver­saire à l’autre, de façon qui appa­raît – pour ceux-ci – com­plè­te­ment aléa­toire.

Nous retrou­ve­rons dans cet extrait cet aspect de riva­lité entre Grecs et Per­ses, entre « anciens » et jeu­nes ambi­tieux, sur fond d’orgueil déme­suré et ren­forcé par le mimé­tisme de la foule.

Pour ne pas tron­quer le dyna­misme pro­pre au dérou­le­ment de cette tra­gé­die, mais aussi aider à nous replon­ger dans cette épo­que, j’ai choisi de retrans­crire un pas­sage assez long - et sans cou­pure - mais qui, je crois, éclaire bien notre dis­cus­sion. (C’est aussi une manière d’évi­ter de faire dire à un texte autre chose que ce qu’il porte en lui. Chose par trop fré­quente de nos jours !) [ Tra­duc­tion de Leconte De Lisle ]

*

(L’action se déroule à Suse, devant le palais des rois de Perse.

La flotte perse a été détruite à Sala­mine,

et l’élite des trou­pes roya­les anéan­tie dans l’île de Psyt­ta­lie.

Le chœur et la reine évo­quent l’ombre de Darios dans l’espoir qu’il les aidera de ses con­seils.)

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ô fidè­les entre les fidè­les, qui êtes du même âge que moi, ô vieillards Per­ses, de quel mal­heur la ville est-elle affli­gée ? Le sol a été secoué, il a gémi, il s’est ouvert ! Je suis saisi de crainte en voyant ma femme debout auprès de mon tom­beau, et je reçois volon­tiers ses liba­tions. Et vous aussi, auprès de mon tom­beau, vous pleu­rez, pous­sant les lamen­ta­tions qui évo­quent les morts et m’appe­lant avec de lugu­bres gémis­se­ments. Le retour à la lumière n’est pas facile, pour bien des cau­ses, et parce que les dieux sou­ter­rains sont plus prompts à pren­dre qu’à ren­dre ! Cepen­dant, je l’ai emporté sur eux, et me voici ; mais je me suis hâté, afin de n’être point cou­pa­ble de retard. Mais quel est ce nou­veau mal­heur dont les Per­ses sont acca­blés ?

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Je crains de te regar­der, je crains de te par­ler, plein de l’anti­que véné­ra­tion que j’avais pour toi.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Puis­que je suis venu du Hadès, appelé par tes lamen­ta­tions, ne parle point lon­gue­ment, mais briè­ve­ment. Dis, et oublie ton res­pect pour moi.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Je crains de t’obéir, je crains de te par­ler. Ce que je dois dire ne doit pas être dit à ceux qu’on aime.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Puis­que votre anti­que res­pect pour moi trou­ble votre esprit, toi, véné­ra­ble com­pa­gne de mon lit, noble femme, cesse tes pleurs et tes lamen­ta­tions, et parle-moi clai­re­ment. La des­ti­née des hom­mes est de souf­frir, et d’innom­bra­bles maux sor­tent pour eux de la mer et de la terre quand ils ont long­temps vécu.

ATOSSA. - Ô toi qui as sur­passé par ton heu­reuse for­tune la féli­cité de tous les hom­mes ! Tan­dis que tu voyais la lumière de Hèlios, envié des Per­ses, tu as vécu pros­père et sem­bla­ble à un dieu ! Et main­te­nant, tu es heu­reux d’être mort avant d’avoir vu ce gouf­fre de maux ! Tu appren­dras tout en peu de mots, ô Daréios ! La puis­sance des Per­ses est détruite. J’ai dit.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - De quelle façon ? Est-ce la peste ou la guerre intes­tine qui s’est abat­tue sur le royaume ?

ATOSSA. - Non. Toute l’armée a été détruite auprès d’Athèna.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Lequel de mes fils con­dui­sait l’armée ? Parle.

ATOSSA. - Le vio­lent Xerxès. Il a dépeu­plé tout le vaste con­ti­nent de l’Asia.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Est-ce avec une armée de terre ou de mer que le mal­heu­reux a tenté cette expé­di­tion très insen­sée ?

ATOSSA. - Avec les deux. L’armée avait une dou­ble face.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Et com­ment une nom­breuse armée de terre a-t-elle passé la mer ?

ATOSSA. - On a réuni par un pont les deux bords du détroit de Hellè, afin de pas­ser.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Il a fait cela ? Il a fermé le grand Bos­pho­ros ?

ATOSSA. - Cer­tes, mais un dieu l’y a sans doute aidé.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! quel­que puis­sant dai­môn qui l’a rendu insensé !

ATOSSA. - On peut voir main­te­nant quelle ruine il lui pré­pa­rait !

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - De quelle cala­mité ont-ils été frap­pés, que vous gémis­siez ainsi ?

ATOSSA. - L’armée navale vain­cue, l’armée de terre a péri.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ainsi, toute l’armée a été détruite en com­bat­tant ?

ATOSSA. - Cer­tes, toute la ville des Sou­siens gémit d’être vide d’hom­mes.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! une si grande armée ! Vains secours !

ATOSSA. - Toute la race des Bak­triens a péri, et pas un n’était vieux !

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ô mal­heu­reux, qui as perdu une telle jeu­nesse !

ATOSSA. - On dit que le seul Xerxès, aban­donné des siens et pres­que sans com­pa­gnons…

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Com­ment ? Où a-t-il péri ? Est-il sauvé ?

ATOSSA. - … a pu attein­dre le pont jeté entre les deux con­ti­nents.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Est-il revenu sain et sauf sur cette terre ? Cela est-il cer­tain ?

ATOSSA. - Oui, cela est cer­tain ; il n’y a aucun doute.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Hélas ! L’évé­ne­ment a promp­te­ment suivi les ora­cles, et Zeus, sur mon fils, vient d’accom­plir les divi­na­tions ! Cer­tes, j’espé­rais que les dieux en retar­de­raient encore long­temps l’accom­plis­se­ment ; mais un dieu pousse celui qui aide aux ora­cles ! Main­te­nant la source des maux jaillit pour ceux que j’aime. C’est mon fils qui a tout fait par sa jeu­nesse auda­cieuse, lui qui, char­geant de chaî­nes le sacré Hel­les­pon­tos, comme un esclave, espé­rait arrê­ter le divin fleuve Bos­pho­ros, chan­ger la face du détroit, et, à l’aide de liens for­gés par le mar­teau, ouvrir une voie immense à une immense armée ! lui qui, étant mor­tel, espé­rait l’empor­ter sur tous les dieux, et sur Posei­dôn ! Com­ment mon fils a-t-il pu être saisi d’une telle démence ? Je trem­ble que les gran­des et abon­dan­tes riches­ses que j’ai amas­sées ne soient la proie du pre­mier qui vou­dra s’en empa­rer.

ATOSSA. - Le vio­lent Xerxès a fait cela, con­seillé par de mau­vais hom­mes. Ils lui ont dit que tu avais con­quis par l’épée de gran­des riches­ses à tes enfants, tan­dis que lui, par lâcheté, ne com­bat­tait que dans ses demeu­res, sans rien ajou­ter à la puis­sance pater­nelle. Ayant sou­vent reçu de tels repro­ches de ces mau­vais hom­mes, il par­tit pour cette expé­di­tion con­tre Hel­las.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Ainsi c’est par eux que s’est accom­pli ce suprême désas­tre, mémo­ra­ble à jamais ! La ville des Sou­siens n’a point été dépeu­plée par une telle cala­mité depuis que Zeus lui fit cet hon­neur de vou­loir qu’un seul homme réu­nît sous le scep­tre royal tous les peu­ples de la féconde Asia ! En effet, Mèdos, le pre­mier, com­manda l’armée. Un autre, fils de celui-ci, acheva son œuvre, car la sagesse diri­gea son esprit. Le troi­sième fut Kyros, homme heu­reux, qui donna la paix à tous les siens. Il réu­nit au royaume le peu­ple des Lydiens et celui des Phry­giens, et il dompta toute l’Iônia. Et les dieux ne s’irri­tè­rent point con­tre lui, parce qu’il était plein de sagesse. Le qua­trième qui régna sur les peu­ples fut le fils de Kyros. Le cin­quième fut Mer­dis, oppro­bre de la patrie et du trône anti­que. L’illus­tre Arta­phré­nès, à l’aide de ses com­pa­gnons, le tua par ruse dans sa demeure. Le sixième fut Mara­phis, et le sep­tième fut Arta­phré­nès. Et moi, j’accom­plis aussi la des­ti­née que je dési­rais, et je con­dui­sis de nom­breu­ses expé­di­tions avec de gran­des armées, mais je n’ai jamais causé de tels maux au royaume. Xerxès mon fils est jeune, il a des pen­sées de jeune homme, et il ne se sou­vient plus de mes con­seils. Cer­tes, sachez bien ceci, vous qui êtes mes égaux par l’âge : nous tous qui avons eu la puis­sance royale, nous n’avons jamais causé de tels maux.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Ô roi Daréios, où ten­dent donc tes paro­les ? Com­ment, après ces mal­heurs, nous, peu­ple Per­si­que, joui­rons-nous d’une for­tune meilleure ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Si vous ne por­tez jamais la guerre dans le pays des Hel­lè­nes, les armées Médi­ques fus­sent-elles plus nom­breu­ses, car la terre même leur vient en aide.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Que dis-tu ? Com­ment leur vient-elle en aide ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - En tuant par la faim les innom­bra­bles armées.

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Mais nous enver­rions une armée excel­lente et bien munie.

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Main­te­nant, celle même qui est res­tée en Hel­las ne revien­dra plus dans la patrie !

LE CHŒUR DES VIEILLARDS. - Que dis-tu ? Toute l’armée des Bar­ba­res n’est-elle pas reve­nue de l’Eurôpè en tra­ver­sant le détroit de Hellè ?

LE SPEC­TRE DE DARÉIOS. - Peu, de tant de guer­riers, s’il faut en juger par les ora­cles des dieux et par ce qui est fait, car l’accom­plis­se­ment d’un ora­cle est suivi par celui d’un autre. Aveu­glé par une espé­rance vaine, Xerxès a laissé là une armée choi­sie. Elle est res­tée dans les plai­nes qu’arrose de ses eaux cou­ran­tes l’Aso­pos, doux breu­vage de la terre des Boiô­tiens. C’est là que les Per­ses doi­vent subir le plus ter­ri­ble désas­tre, prix de leur inso­lence et de leurs des­seins impies ; car, ayant envahi Hel­las, ils n’ont pas craint de dépouiller le sanc­tuaire des dieux et de brû­ler les tem­ples. Les sanc­tuai­res et les autels ont été sac­ca­gés et les ima­ges des dieux arra­chées de leur base et bri­sées. À cause de ces actions impies ils ont déjà souf­fert de grands maux, mais d’autres les mena­cent et vont jaillir, et la source des cala­mi­tés n’est point encore tarie. Des flots de sang s’épais­si­ront, sous la lance Dori­que, dans les champs de Pla­taia ; et des morts amon­ce­lés, jusqu’à la troi­sième géné­ra­tion, bien que muets, par­le­ront aux yeux des hom­mes, disant qu’étant mor­tel il ne faut pas trop enfler son esprit. L’inso­lence qui fleu­rit fait ger­mer l’épi de la ruine, et elle mois­sonne une lamen­ta­ble mois­son. Pour vous, en voyant ces expia­tions, sou­ve­nez-vous d’Athéna et de Hel­las, afin que nul ne méprise ce qu’il pos­sède, et, dans son désir d’un bien étran­ger, ne perde sa pro­pre richesse. Zeus ven­geur n’oublie point de châ­tier tout orgueil déme­suré, car c’est un jus­ti­cier inexo­ra­ble. C’est pour­quoi, ins­trui­sez Xerxès par vos sages con­seils, afin qu’il apprenne à ne plus offen­ser les dieux par son inso­lence auda­cieuse. Et toi, ô vieille et chère mère de Xerxès, étant retour­née dans ta demeure, choi­sis pour lui de beaux vête­ments, et va au-devant de ton fils. En effet, il n’a plus autour de son corps que des lam­beaux des vête­ments aux cou­leurs variées qu’il a déchi­rés dans la dou­leur de ses maux. Con­sole-le par de dou­ces paro­les. Je le sais, il n’écou­tera que toi seule. Moi, je ren­tre­rai dans les ténè­bres sou­ter­rai­nes. Et vous, vieillards, salut ! Même dans le mal­heur, don­nez, cha­que jour, votre âme à la joie, car les riches­ses sont inu­ti­les aux morts.

(Le spec­tre de Daréios dis­pa­raît.)

* * *

Remar­que inté­res­sante pour notre dis­cus­sion : Eschyle a pris quel­ques « liber­tés » avec l’his­toire. « Le poète sem­ble avoir oublié que cette expé­di­tion de Xerxès réprou­vée par Darios avait été l’uni­que pen­sée des der­niè­res années de ce roi qui avait à pren­dre sa revan­che de Mara­thon et qui se fai­sait répé­ter tous les jours : ”Sou­viens-toi des Athé­niens.” » (Émile Cham­bry, Eschyle, Théâ­tre com­plet.)