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Témoignage et opinion sur la situation grecque

Sophie WexlerSophia Wexler répond aux questions de Yannis Youlountas pour le site Netoyens.info. Dessinatrice, traductrice et professeur de français, Sophia vit à Athènes depuis trois ans après y avoir séjourné à de nombreuses reprises pendant son enfance… Elle est la fille du poète et homme de lettres Alain Wexler, fondateur et animateur de la revue Verso. Historienne de formation, elle fréquente abondamment les milieux universitaires grecs et notamment l’école polytechnique de Zografou. Elle a participé à de nombreuses initiatives, manifestations et assemblées générales…

Grève sauvageYannis YOULOUNTAS : As-tu pressenti l’explosion de décembre ? Y avait il déjà une tension qui s’amplifiait pendant les mois précédents ?

Sophia WEXLER : Ces dernières années, la situation en Grèce a beaucoup changé. En fait, depuis son entrée dans la zone euro, la vie est devenue plus difficile. L’inflation est très forte. Alors qu’il y a quelques années une famille de quatre personnes pouvait manger au restaurant pour moins de quinze euros, à présent la vie est plus chère qu’en France. À cause de la mondialisation néolibérale, les produits sont devenus les mêmes ici qu’en France. Pourtant les salaires n’ont pas augmenté. Les salaires sont en moyenne de 700 € par mois. Et les Grecs vivent, malgré tout. Ils vont tous les jours au café, voire plusieurs fois par jour, consommer des cafés frappés à trois ou quatre euros. Ils prennent la voiture pour faire deux cent mètres ! Ils dépensent sans compter ! Je m’interroge toujours. Comment font-ils ? La réponse est évidente. Ils font comme partout. Ils s’endettent. Ils vivent d’emprunts que leurs petits-enfants devront payer. Tout ça fait qu’une certaine tension était palpable bien avant les évènements de décembre. Tout ça plus le fait que le gouvernement ne fait rien pour régler les problèmes. Les hôpitaux manquent de moyens et de personnel. C’est devenu une phobie pour moi de tomber malade, tant j’ai peur de devoir mettre les pieds dans un hôpital ici. Alors que le système éducatif est l’un des meilleurs que j’ai rencontré jusqu’à présent, l’Etat tente de s’y désengager financièrement. Le seul domaine où l’Etat grec ne fait pas d’économies, c’est l’armée ! Idéologiquement, le fait de penser que l’armée reçoive davantage de fonds que l’éducation ou la santé m’est intolérable, mais en réfléchissant à la situation géopolitique de la Grèce, on peut aussi comprendre certaines peurs – sur lesquelles le gouvernement s’appuie sans doute parfois. La Grèce n’est en bons termes avec aucun de ses voisins : tensions avec l’Albanie, Fyrom, la Bulgarie, la Turquie… En réponse à tous ces problèmes, il est plutôt logique que les Grecs en soient venus à brûler les banques.

Y.Y. : As-tu l’impression que le mouvement s’est affaibli, à part pour quelques irréductibles, de plus en plus isolés ?

S.W. : Le mouvement s’est affaibli dans le sens où les manifestations ont diminué, les banques ne brûlent plus. Mais maintenant les contestataires ont eu l’expérience de la révolte (et ce n’était tout de même pas la première, les Grecs étant assez contestataires) et ont appris à s’organiser. Je crois qu’ils sont prêts pour une prochaine fois, pour frapper plus fort encore. Méfions nous de l’eau qui dort.

Polytechnique : liberté aux prisonniers de décembreY.Y. : Ton univers, c’est l’école polytechnique de Zografou. Quelle suite y a-t-il encore aux évènements de décembre ?

S.W. : Dans l’école polytechnique les grèves et occupations sont toujours plus fortes que dans les autres facultés. La faculté de philosophie est également toujours fortement touchée. Ici, à l’école polytechnique, les étudiants n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord pour savoir si les partiels qui aurait dû avoir lieu en janvier, se dérouleront ou non ce semestre. Une fois par semaine, ils se réunissent en assemblées générales qui se finissent parfois dans les coups, les chaises et les tables qui volent. Mais ce n’est pas la première fois. Depuis que je vis en Grèce, c’est-à-dire trois ans maintenant, je n’ai jamais vu les examens se dérouler comme prévu, en raison de multiples occupations et grèves. Le milieu étudiant tient à ses droits et sait le montrer, bien qu’il ne soit pas toujours bien écouté.

Y.Y. : Le gouvernement grec et les médias font état d’une radicalisation du mouvement et justifient par cela le durcissement de leurs positions. Quelle est ton intime conviction par rapport aux actions terroristes avortées qui ont récemment défrayé la chronique ?
Et, ce faisant, que penses-tu de l’utilisation de la violence dans les actions de résistance ?

S.W. : Bien sûr, le gouvernement grec veut effrayer la population en brandissant le spectre des « méchants » anarchistes derrière lesquels l’herbe ne repousse plus. Pour cela il est facile d’exagérer les évènements. Néanmoins, il est tout de même vrai que certaines personnes se définissant comme « anarchistes » ici ont assez facilement recours à la violence. Evidemment, je ne considère pas que brûler une banque soit un acte d’une violence extrême. C’est un acte symbolique. Le symbole que nous ne voulons plus d’un monde dominé par l’argent. Je ne préconise certainement pas la violence physique, toutefois je comprends qu’on puisse en arriver à brûler des banques. En ce qui concerne les autres commerces, il est dommage qu’un innocent qui a donné sa vie pour son travail, le voit disparaître en fumée, par la faute de quelques personnes en vaine d’émotions fortes qui se prétendent « anarchistes », qui sont tout simplement des casseurs. Peut être même payés par la police. Peut-être même de la police, pour semer le trouble…

Y.Y. : Perçois tu un changement dans les attitudes et dans les opinions des gens que tu fréquentes ? Quelque chose a-t-il été semé en décembre qui serait en train de germer ?

S.W. : Je ne crois pas que les gens aient changé. Les Grecs sont de toutes façons assez contestataires par nature. Le fait qu’un jeune garçon ait été tué sans raison par un policier a bien sûr fortement marqué les esprits. Les inscriptions en sa mémoire sont sur tous les murs. Sa mort n’a pas été qu’un prétexte pour que la situation s’enflamme, mais l’évènement de trop dans une société que l’on ne cesse de précariser. Je crois que, même si l’on efface les graffitis sur les murs, personne n’oubliera ce qui s’est passé. Je ne crois pas que tout soit fini.

Solidarité avec les prisonniers de la révolteY.Y. : Comment expliques tu la prépondérance des groupes libertaires, anarchistes et anarcho-syndicalistes dans le mouvement, sa représentation et ses actions ?

S.W. : Ils écrivent leurs idées sur les murs de toute la ville, presque sur tous les espaces disponibles ! Ainsi tout le monde peut les lire et parfois y réfléchir. Dans le mouvement ils sont nombreux parce que, tout simplement, leurs idées sont les plus fortes, plus poétiques, plus audacieuses, et aussi parce qu’ils sont beaucoup plus unis que les autres types de groupes politiques souvent déchirés par les luttes de pouvoir, à l’image du parti socialiste français par exemple.

Y.Y. : L’histoire est-elle en marche ?

S.W. : La Grèce a toujours eu une histoire très intense. Son histoire est toujours en marche, et n’est pas près de s’arrêter…

Y.Y. : As-tu de l’espoir pour la suite ? En perçois tu autour de toi ?

S.W. : Bien que pessimiste je garde toujours l’espoir, bien que Kazantzakis disait : « Je n’espère rien, je n’ai peur de rien, je suis libre ». Mais de l’espoir, j’en vois peu autour de moi : tous cherchent du travail, tous empruntent, mais rares sont ceux qui trouvent une banque acceptant de leur prêter de l’argent. On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu. Mais les Grecs vivent toujours. Ils sont « les cigales de l’Europe », comme tu l’écris dans ton roman*. Quand l’Europe se noie dans la crise financière mondiale, les Grecs eux chantent encore et préfèrent ne pas penser pas à l’hiver qui approche.

Y.Y. : Les Grecs vont-ils persévérer dans cet exemple qu’ils donnent à toute l’Europe et au-delà ?

S.W. : Les Grecs sont toujours du coté des « petits » luttant contre les « grands » qui voudraient en faire leurs pions. Si j’aime et admire tant ce peuple, c’est parce qu’il a su rester lui-même et ne pas se soumettre, se vendre, se mettre à genoux. La Grèce est peut-être le terrain de jeux d’autres pays plus riches, mais elle se maintient la tête hors de l’eau. Les Grecs ont parfois un léger complexe d’infériorité face aux Français en ce qui concerne la révolte. Quand je suis arrivée en Grèce pour y vivre, en 2006, les étudiants engagés dans des occupations me demandaient souvent de leur donner des conseils, de leur dire comment les Français s’organisent. Il y avait même des affiches sur lesquelles il était écrit que la France montrait l’exemple (en raison des grèves de 2006 pour le retrait de la Loi sur l’Egalité des Chances) et que la Grèce suivait. Cette année, les Grecs montrent l’exemple, et je crois que c’est un beau symbole. On ne peut qu’espérer qu’ils persévéreront dans cet exemple.


* Sophia Wexler prépare actuellement la parution grecque du roman de Yannis Youlountas Les Lèvres d’Athènes (paru en France, en octobre 2008, aux éditions La gouttière).


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Yannis Youlountas

Author: Yannis Youlountas

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Comments (1)

nicole nicole ·  25 February 2009, 08:02

Je lis ce matin cet inter­view que je trouve :clair,pré­cis,éclai­rant et émou­vant (Les grecs< ciga­les de l’Europe>)
Très inté­rès­sant,merci.

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