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Il y a vingt ans, j’y étais…

… comme des dizaines de milliers d’autres anonymes et moins anonymes… Comme le « pas encore omniprésident » qui y a cassé son bout de mur à coup de marteau et burin, un ou deux jours plus tard.

J’étais partie là-bas pour rencontrer un ami qui, avec sa femme et ses deux enfants  habitait à Karl Marx Stadt, aujourd’hui rebaptisée Chemnitz. Nous avions fixé ce rendez-vous bien avant, dans le courant du mois d’octobre 1989 lors d’une conversation téléphonique, planifiée, elle, bien avant encore puisque nous nous savions sur écoute.
Notre lieu de rendez-vous était Alexanderplatz, de l’autre côté du mur, à Berlin-Est.  J’y étais, lui n’est jamais venu et pour cause… Cette nuit là, le mur s’est fissuré, et la déferlante de l’est s’est abattue dans une euphorie, une ivresse joyeuse sur la partie ouest de cette ville enclavée durant presque 30 ans. Ce furent des moments joyeux, sans arrière-pensée, empreints de générosité, de partage, de solidarité et oui, aussi, j’ose le dire, d’amour.

Néanmoins, pour en arriver à cette fissure il avait fallu que se réalise la convergence d’un certain nombre de facteurs.

Dans un premier temps : les réformes entreprises par Gorbatchev dès sa prise de fonction comme secrétaire général du Soviet Suprême en 1985 avec la mise en place de la perestroïka (restructuration) et de la glasnost (transparence). Ce sont cette restructuration et cette transparence qui ont permis à la Hongrie d’ouvrir ses frontières vers l’Autriche. Alors, dès juillet et août, des milliers de citoyens d’Allemagne de l’Est ont tout abandonné pour prendre la route de l’Ouest ; des ingénieurs, des médecins, des intellectuels mais aussi de simples ouvriers. Chacun de ces départs était un aiguillon de plus dans la carapace du régime en place.

Il a fallu également que le gouvernement de RDA prenne conscience que la faillite économique dans laquelle il était, se trouvait indubitablement aggravée par la fuite de ses cerveaux ; qu’il ne pouvait plus, non plus, compter sur le grand frère soviétique pour stopper le mouvement venu de la rue. Mouvement débuté le lundi 4 septembre 1989 à Leipzig et qui fut à l’origine des « marches du lundi ».

Lors des festivités données début octobre 1989 en l’honneur des 40 ans de la RDA, l’ensemble du gouvernement, en complet décalage avec la population, accueillait avec faste un Gorbatchev qui de manière subtile et muette indiquait aux Allemands :

«Allez-y. Faites-le !
Les révolutions ne se font à coup de bombes mais par le changement des esprits» (*)

Le lundi suivant, ils étaient 70 000 à Leipzig pour la marche aux bougies. Nous étions le 9 octobre, un mois avant que le mur ne tombe. Erich Honecker était poussé à démissionner par ses camarades du Politburo. Kurt Masur donnait son concert gratuit dans la cathédrale de Leipzig, concert qui, associé au «nouveau courage» de l’église luthérienne, allait aiguillonner les manifestants, leur donner des ailes et les porter vers cette liberté qu’ils rêvaient de conquérir. Ce, malgré la peur d’être arrêté, tabassé, enfermé.

Vingt ans plus tard que reste-t-il de cette Allemagne de l’Est ?
Que reste-t-il de ce mur qui séparait une même nation, un même peuple, qui plus intimement déchirait des familles, des vies, enfermait, canalisait la pensée et formatait les esprits dès la plus tendre enfance ? 

Bien sûr, il en reste quelques pans, disposés ça et là. Repeints pour l’occasion. Il reste quelques cicatrices dans la capitale de l’Allemagne réunifiée. Il reste quelques bâtiments, faucilles et marteaux dans la partie Est de Berlin. Il reste aussi une grande centaine de tombes, celles d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont tenté de traverser le mur entre 1961 et 1989 et qui furent froidement abattus par les vigiles contrôlant la frontière. Il reste 160 kilomètres de dossiers secrets, patiemment constitués par une Stasi omnipotente et qui durant des décennies a répertorié les moindres faits et gestes de toute une population; une surveillance que ne pouvaient justifier les crèches gratuites, un système de santé gratuit, un accès à la culture à des prix dont nous n’osons rêver, un emploi, un logement et bien d’autres «avantages», dispensés par un état omniprésent.

En quelques semaines, les Allemands de l’Est sont passés de cet état providence où le café était parfaitement imbuvable et qui, même s’il lui fallait quinze ans, fournissait un congélateur ou encore une Trabant, à un état aux lendemains incertains.

En quelques mois 130 000 militaires ont été retirés et redéployés dans ce qui restait de l’URSS, un retrait qui , ajouté au démantèlement de centaines d’usines et au rachat à prix symboliques, étalé sur plusieurs années, d’une industrie à la débandade ont fait disparaître des milliers de places de travail, laissant ainsi sur le carreau une grande partie de la population de l’ancienne Allemagne de l’Est. Citoyens allemands qui du coup, se sont sentis considérés comme des Allemands de “seconde zone”.

De “seconde zone” aussi, parce que durant des années, ils avaient crus en un modèle qui finalement s’est écroulé, laissant un pays exsangue, aux routes et ponts défoncés, au parc immobilier vétuste, aux infrastructures d’un autre âge, à une «libre concurrence» inexistante. Laissant un peuple désemparé face au remplacement d’un système dont il avait voulu la chute, par un autre qu’il n’envisageait peut-être pas comme ça.

Les cicatrices se situent essentiellement là, avec cette impression que l’Allemagne et du coup l’Europe leur ont fait la charité. Ce sont ces cicatrices là qui ont de la peine à s’estomper. C’est ce mur là qui encore sépare.

Pour ma part, je retiens de ce long week-end passé à Berlin en 1989, la joie, le bonheur,  les yeux qui brillent, l’échange avec ces dizaines de compatriotes qui enfin parlaient librement, riaient à gorge déployée et avec lesquels je n’avais qu’une envie… qu’au demeurant j’ai partagée avec certains de chanter cette chanson de Brel que je passais en boucle sur mon walkman :

« Quand on a que l’amour pour tracer un chemin et forcer le destin à chaque carrefour.
Quand on a que l’amour, pour parler aux canons, et rien qu’une chanson pour convaincre un tambour… 

Alors sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, amis, le monde entier. »


(*) Gorbatchev a prononcé une phrase dans ce sens là lors de son interview à l’occasion des fêtes de commémoration des 20 ans de la chute du mur.


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Sissi de Grandvaux

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