Dernière mise à jour 17/02/2019

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La conso parano, l'angoisse de la conso par Sonia Devillers

Je suis jour­na­liste et j’ai 34 ans, bac +5 et 10 ans d’expé­rience pro­fes­sion­nelle. Dix années d’ancien­neté devrais-je dire puis­que je les ai pas­sées dans la même boîte. Je pré­cise que mon employeur prin­ci­pal n’est pas Radio France pour ceux qui pen­sent pour ceux qui ne le sau­raient pas.

Dans la même boîte donc où par­faite imbé­cile que je suis j’ai long­temps pensé que c’était un hon­neur de pou­voir signer de son nom un arti­cle tout en béné­fi­ciant d’une des con­ven­tions col­lec­ti­ves les plus con­for­ta­bles du mar­ché du tra­vail, donc je n’ai rien demandé, jamais rien demandé. De quoi être embau­chée au plus bas salaire d’une rédac­tion et ne jamais, jamais, être reva­lo­ri­sée.

Total, dix ans après j’en suis à me met­tre au 4/5ème parce que 20% de mon revenu ne suf­fi­sent pas à com­pen­ser une allo­ca­tion de la CAF et 4 ou 5 mer­credi par mois de garde d’enfants à plein temps. Cher­chez l’erreur.

[Source : France Inter - Ser­vice public - 06/03/09]

Tou­te­fois je ne me plains pas parce qu’on est deux. Deux dotés de deux jobs, deux salai­res pour éle­ver deux enfants, un luxe de nos jours. On fait parti des pri­vi­lé­giés de la société, ceux qui ont encore la chance d’avoir à arbi­trer entre les fac­tu­res ou les plai­sirs, les vacan­ces ou les loi­sirs.

Du coup, on est aussi la cible des mar­ke­teurs, sur-sol­li­ci­tés d’appels à la dépense et à l’équi­pe­ment. Vête­ments jeta­bles à renou­ve­ler sans cesse, maga­zi­nes et maga­sins de déco à tout-va, maté­riels de pué­ri­cul­ture à en per­dre la tête, télé­phone por­ta­ble, ordi­na­teur, appa­reil photo numé­ri­que, abon­ne­ment haut-débit, yoga, ostéo­pa­thie, promo sur les vacan­ces toute l’année, céréa­les de petit-déjeu­ner, 798 réfé­ren­ces de gel-dou­che, 3 pai­res de bas­kets mini­mum par per­sonne, obli­ga­tion matra­quée en fin d’année d’avoir un GPS dans sa caisse, un iPod dans les oreilles, une machine expresso dans la cui­sine. Pas d’inven­taire à la Pré­vert ni de mytho­lo­gie Bar­tienne là dedans, juste cette injonc­tion quo­ti­dienne : dépen­sez, dépen­sez, dépen­sez.

Ca y est, j’y suis, tren­te­naire, mère de famille en milieu urbain. La classe moyenne sous pres­sion que les éco­no­mis­tes disent struc­tu­rel­le­ment frus­trée, c’est moi. Struc­tu­rel­le­ment frus­trée de quoi ? De ne pas pou­voir con­som­mer, con­som­mer, con­som­mer alors qu’on m’y invite, qu’on m’y pousse, qu’on me sup­plie, qu’on me somme, qu’on me menace même main­te­nant que c’est la crise et qu’il faut, je cite, “relan­cer la machine”.

La frus­trée de ser­vice relit Guy Debord qui me dit que fut un temps, vous et moi on aurait été des pro­lé­tai­res, qu’on aurait été écra­sés, humi­liés par la classe domi­nante mais que dans une société ter­tiaire, une société d’abon­dance, on a rem­placé le pro­lé­taire par le con­som­ma­teur et qu’au con­som­ma­teur désor­mais on parle poli­ment. Parce que l’on a besoin de son aide pour écou­ler la mar­chan­dise.

La poli­tesse avant, c’était de nous fabri­quer du désir de con­som­mer mais le désir sur fond de chô­mage et de détresse, ça fait tâche ! Pas ques­tion pour autant de relâ­cher la pres­sion sur la con­som­ma­tion alors au lieu de fabri­quer du désir on fabri­que de l’angoisse, de l’angoisse qui fait con­som­mer et ce sont les médias qui, poli­ment, vont vous don­ner la clef. Vous avez peur du can­cer ? Peur de ne plus pou­voir faire d’enfant ? Peur des pro­duits chi­mi­ques qu’ils ingur­gi­tent tous les jours ? Peur de ce que vous man­gez ? Peur de ce que vous res­pi­rez ? Peur pour la pla­nète ? Peur des iné­ga­li­tés nord-sud ? Peur de l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme ? Peur du cli­mat ? Peur de ce que l’on va deve­nir ? Alors ache­tez. Ache­tez sans para­bè­nes, ache­tez sans for­mal­déi­des, ache­tez sans phta­la­tes, ache­tez bio, ache­tez éthi­que, ache­tez équi­ta­ble, ache­tez recy­cla­ble, mais ache­tez, ache­tez, a-che-tez !

Bon. J’en reviens à mon salaire qui n’a pas bougé, au sim­ple fait que je ne peux plus ache­ter et que je ne suis pas frus­trée. La frus­tra­tion ça allait de paire avec un désir de con­som­mer mais main­te­nant que le désir a été rem­placé par de l’angoisse, la frus­tra­tion s’est muée en sen­ti­ment d’agres­sion. Ils sont bêtes ces patrons non ? A force de ne plus nous don­ner les moyens de con­som­mer, ils vont finir par nous exclure de ce dia­lo­gue si poli qu’entre­tien­nent les ven­deurs avec les con­som­ma­teurs. En clair, ils vont refaire de nous des pro­lé­tai­res. Sauf qu’atten­tion, un con­som­ma­teur ça ferme sa gueule. Un pro­lé­taire, ça fait la révo­lu­tion.


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